Dr Alfred ADLER
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Le sens de la vie
Etude de psychologie individuelle publiée en 1933.

Chapitre 2 - Moyens psychologiques comme voies d'exploration du style de vie
 
«  La psychologie individuelle se tient sur le terrain solide de l'évolution et, à la lumière de cette évolution, elle voit dans tout effort humain une recherche de la perfection. Physiquement et psychiquement l'élan vital est lié d'une façon indissoluble à cette tendance. Pour notre entendement chaque manifestation psychique se présente donc comme un mouvement qui mène d'une situation inférieure vers une situation supérieure. L'élan, la loi dynamique que chaque individu se donne lui-même au début de son existence dans une liberté relative et en utilisant ses aptitudes et ses défauts innés, aussi bien que ces premières impressions du monde extérieur, varie pour chaque individu en ce qui concerne mesure, rythme et direction. En comparaison constante avec la perfection idéale irréalisable, l'individu est constamment rempli d'un sentiment d'infériorité et stimulé par lui. Nous pouvons en conclure que chaque loi dynamique humaine sera erronée si on la considère sub specie aeternitatis et du point de vue fictif d'une perfection absolue. » (p30)

«  Mais de même que d'autres civilisations, sous la contrainte de l'évolution, tirent d'autres enseignements et suivent des voies plus ou moins erronées, de même procède l'individu. Au cours de l'évolution, l'élaboration rationnelle et affective d'un style de vie est l'œuvre de l'enfant. La capacité de rendement lui sert comme mesure de sa puissance, mesure réalisée d'une façon affective et approximative, dans un entourage certes pas indifférent, qui ne constitue que difficilement un terrain de préparation pour la vie. Édifiant sur une impression subjective, guidé souvent par des réussites ou des échecs futiles, l'enfant se crée la voie, le but et la concrétisation d'une ascension plongée dans l'avenir. » (p31)


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Chapitre 3 - Les problèmes de la vie
 
«  C'est ici que la psychologie individuelle touche à la sociologie. Il est impossible d'acquérir un jugement exact sur un individu si on ne connaît pas la structure des problèmes que la vie lui soumet et la tâche que ceux-ci lui imposent. Ce n'est que d'après la manière dont l'individu les affronte, d'après ce qui se passe à cette occasion dans son for intérieur, que sa nature propre se révèle. » (p35)

 «  Or si ces trois questions (vie en société, travail, amour), ayant comme base commune l'intérêt social, se montrent inéluctables, il est évident qu'elles ne pourront être résolues que par des êtres humains disposant d'un degré suffisant de sentiment social. On peut soutenir sans trop se hasarder que jusqu'à ce jour une disposition inhérente à chacun de nous pour atteindre ce degré existe [...]   
    Toutes les autres questions tendent vers la solution de ces trois problèmes principaux, qu'il s'agisse de l'amitié, de la camaraderie, de l'intérêt porté à l'état, à la patrie, à la nation et à l'humanité; qu'il s'agisse de l'acquisition de bonnes manières, de l'acceptation d'une fonction sociale des organes, de la préparation à la coopération, au jeu, à l'école et à l'apprentissage, de l'estime et de la considération pour le sexe opposé, de la préparation physique et intellec­tuelle requise pour aborder toutes ces questions, ainsi que du choix d'un partenaire sexuel. Cette préparation, bonne ou mauvaise, commence dès le premier jour de la vie de l'enfant ; c'est la mère qui se présente naturellement, grâce au développement progressif de l'amour maternel, comme le partenaire le plus apte à donner à l'enfant l'expérience de la vie avec ses semblables. C'est de la mère, considérée comme premier « prochain » au seuil du dévelop­pement du sentiment social, que partent les premières impulsions enjoignant l'enfant à s'insérer dans la vie comme élément de l'ensemble et à chercher le contact juste avec le monde environnant.
    Des difficultés peuvent surgir de deux côtés : de la part de la mère, si, maladroite, lourde, inexpérimentée, elle rend à l'enfant le contact difficile avec d'autres ou si par insouciance elle prend son rôle trop à la légère. Ou, ce qui arrive le plus souvent, si elle soustrait l'enfant à la nécessité d'aider les autres ou de coopérer avec eux, si elle l'accable de caresses et de tendresses, si elle agit, pense et parle constamment pour lui, paralysant en lui toute possibilité de développement et l'habituant à un monde imaginaire tout différent du nôtre et dans lequel, enfant gâté, il trouve tout fait par d'autres personnes. Un laps de temps relativement court sera suffisant pour inciter l'enfant à se considérer toujours comme étant au centre des événements et à trouver hostile toute autre situation et tout être humain qui n'épouse pas cette conception. À cette occasion il ne faut pas sous-estimer la grande variété des résultats que donne chez l'enfant la coopération de son jugement et de sa force créatrice libérés de toute entrave. L'enfant utilise les impressions extérieures pour les façonner à son idée. Si l'enfant est gâté par sa mère, il refuse d'éten­dre son sentiment social à d'autres personnes, essaie de se soustraire à son père, à ses frères et sœurs, aussi bien qu'aux autres personnes qui ne lui apportent pas le même degré d'affection. Formé, entraîné dans ce style de vie, dans l'opinion que tout est facile à obtenir d'emblée par une aide extérieure, l'enfant devient ainsi plus tard plus ou moins inapte à la solution des problèmes de la vie et subit un état de choc, lorsque ces problèmes se présen­tent sans trouver en lui le sentiment social préalable qu'ils exigent, état de choc passager dans les cas légers, mais qui d'une façon permanente l'empê­chera dans les cas graves de trouver une solution. Pour l'enfant gâté tout prétexte est bon pour attirer l'attention de sa mère sur lui. Il atteint le plus facilement ce but de supériorité, s'il s'oppose au développement de ses facul­tés, soit par la désobéissance - état affectif qui, malgré l'explication de la psychologie individuelle, a été considéré récemment encore comme un stade naturel du développement par Charlotte  Bühler - soit par le manque d'intérêt social. » (p36-37)

«  Ce que Freud a désigné comme complexe d'Oedipe et qu'il considère comme la base naturelle du développement psychi­que, n'est rien d'autre qu'une des multiples manifestations de la vie de l'enfant gâté, qui est le jouet sans défense de ses désirs non réprimés. Sans oublier que ce même auteur, avec un fanatisme inébranlable, ramène tous les rapports d'un enfant vis-à-vis de sa mère à un schéma dont la base lui est fournie par le complexe d'Oedipe. De même nous devons refuser la thèse, qui paraît parfai­tement acceptable à beaucoup d'auteurs, que par nature les filles se rappro­chent davantage du père, les garçons davantage de la mère. Là où ceci se produit sans que l'enfant ait été gâté, nous pouvons voir une certaine compréhension de son rôle sexuel futur, donc d'un stade ultérieur de la vie, où l'enfant, comme dans un jeu, et généralement sans mettre en mouvement l'instinct sexuel, se prépare pour l'avenir, tout comme il le fait dans d'autres jeux. Un instinct sexuel tôt éveillé et pour ainsi dire irrésistible témoigne en premier lieu d'un enfant égocentrique, le plus souvent dorloté, qui ne sait renoncer à aucun désir. » (p41)


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Chapitre 4 - Le problème du corps et de l'âme
 
«  Le miracle de l'évolution est manifesté dans le perpétuel effort assuré par le corps, pour en même temps conserver, compléter et remplacer tous les éléments nécessaires à sa vie. La coagulation du sang en cas de blessure, l'équilibre largement assuré de l'eau, du sucre, du calcium, des matières albu­minoïdes, la régénération du sang et des cellules, l'action harmonieuse des glandes endocrines sont les produits de l'évolution et démontrent la force de résistance de l'organisme en face des agressions extérieures. Le maintien et le renforcement de ce pouvoir de résistance est le résultat d'un vaste brassage sanguin, dans lequel des défauts seront atténués, des avantages retenus et accrus. Là aussi la socialisation des êtres humains, la collectivité ont participé victorieusement. L'exclusion de l'inceste n'était donc rien de plus qu'une évidence dans la recherche de la socialisation. » (p55)

«  L'équilibre psychique est constamment menacé. Dans sa tendance à la perfection, l'homme est en permanence dans un état de tension psychique et il est conscient des faibles moyens dont il dispose pour atteindre le but de la perfection. C'est uniquement le sentiment d'avoir atteint un degré satisfaisant dans sa tendance à s'élever qui peut lui procurer le sentiment de la quiétude, de la valeur, du bonheur. L'instant suivant son but l'attire de nouveau plus loin. Là il devient clair qu'être un homme signifie posséder un sentiment d'infériorité qui exige constamment sa compensation. La direction de la compensation recherchée est mille fois aussi diverse que le but de la perfec­tion recherchée. Plus profondément est ressenti le sentiment d'infériorité, plus impérieux sera le désir de compensation, et plus violente sera l'agitation émotionnelle. Mais l'assaut des sentiments, les émotions et les états affectifs ne restent pas sans influence sur l'équilibre physique. L'organisme, par les voies du système nerveux végétatif, du nerf vague, des modifications endoc­riniennes, subit des changements qui ont leur répercussion dans la circulation sanguine, les sécrétions, le tonus musculaire et sur presque tous les organes. Comme phénomènes passagers ces manifestations sont naturelles, elles se montrent seulement différentes dans leur apparence, suivant le style de vie du sujet. Si elles persistent, on parle de névrose organique fonctionnelle. Comme les psychonévroses, elles doivent leur apparition à un style de vie qui, dans le cas d'un sentiment d'infériorité plus marqué, montre une tendance à battre en retraite devant le problème auquel l'individu est confronté, et à assurer cette retraite par le maintien des symptômes de choc organiques ou psychiques qui ont été déclenchés. Ainsi s'extériorise le processus de l'âme dans l'organisme. Mais aussi dans le domaine purement psychique donnant lieu à toutes sortes d'échecs psychiques, à des actions et des renoncements qui sont hostiles aux exigences de la société. » (p56)


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Chapitre 6 - Le complexe d'infériorité
 
« Le sentiment d'infériorité domine la vie psychique et on le trouve claire­ment exprimé dans les sentiments d'insuffisance, d'imperfection et dans les efforts ininterrompus fournis par les êtres humains et l'humanité. » (p77)

«  L'adaptation de l'enfant à son entourage, dans la mesure de ses aptitudes, est donc son premier acte créateur, à la réalisation duquel il est poussé par son sentiment d'infériorité. Cette adaptation, variable suivant chaque cas, est un mouvement, que finalement nous concevons comme une forme, un mouve­ment qui se serait figé, forme de la vie qui semble offrir un but de sécurité et de triomphe. Les limites dans lesquelles ce développement se déroule sont celles de l'humanité en général ; et ces limites sont prescrites par le degré d'évolution de la société et de l'individu. » (p77)


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Chapitre 7 - Le complexe de supériorité
 
«  Ici, le lecteur soulèvera avec juste raison cette question : où se trouve donc en cas de complexe d'infériorité la tendance à la réussite, au triomphe ? [...] Mais une grande partie de cette question a déjà trouvé sa réponse. La tendance à la supériorité rejette l'individu loin de la zone de danger, aussitôt qu'il est menacé d'une défaite par son manque de sentiment social, ce qui se manifeste par une lâcheté plus ou moins apparente. La recherche de la supériorité s'extériorise aussi par le fait qu'elle retient l'individu sur une ligne de retraite devant le problème social ou qu'elle lui im­pose de le contourner. » (p87)


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Chapitre 9 - Le monde fictif de l'enfant gâté
 
«  L'enfant en est plus ou moins réduit à sa propre force créatrice et à sa capacité à deviner son chemin dans l'utilisation des influences que son propre corps et le monde environnant lui ont fait éprouver. Son opinion de la vie qui constitue la base de son attitude - base qui n'est pas exprimée par des mots ni interprétée par des idées - est son propre chef-d'œuvre. Ainsi l'enfant acquiert sa loi dynamique qui après une certaine éducation l'aide à former son style de vie. C'est en accord avec ce style de vie que nous voyons l'individu penser, sentir et agir, pendant toute son existence. Ce style de vie s'est presque tou­jours développé dans des conditions où l'enfant était assuré d'une aide extérieure. Dans les circonstances toujours changeantes de l'existence, un tel style de vie ne semble pas tout à fait adéquat, lorsqu'une aide désintéressée s'impose dans un milieu autre que le milieu familial. » (p108)


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Chapitre 10 - Qu'est-ce en réalité qu'une névrose ?
 
«  Il est à noter que les symptômes observés dans les troubles nerveux sont tous chroniques, que ces symptômes soient classés parmi les troubles d'ordre physique de certains organes ou parmi les ébran­lements psychiques : manifestations d'angoisse, idées obsessionnelles, états de dépression, ceux-ci semblant présenter une signification spéciale, céphalées nerveuses, éreutophobie, obsession de la propreté (rupophobie) et d'autres manifestations psychiques semblables. Ils persistent pendant très longtemps et si on ne veut pas se perdre dans l'obscurité de conceptions fantasques qui ad­mettent qu'ils se sont développés sans signification propre, si par contre on leur cherche une relation commune de cause à effet, on découvrira que l'enfant s'est trouvé devant un problème trop difficile à résoudre pour lui, et qui reste non résolu. Ainsi paraît établie et expliquée la constance du symptô­me nerveux. L'éclosion du symptôme nerveux est déterminée par la réaction devant un problème donné. Nous avons fait de vastes recherches pour établir en quoi consiste la difficulté à résoudre un problème, et la psychologie indi­viduelle a éclairci d'une façon définitive ce terrain en constatant que les êtres humains se trouvent toujours en face de problèmes qui exigent une prépara­tion sociale. L'enfant doit dès sa première enfance acquérir cette préparation sociale, car cette compréhension est absolument indispensable à son dévelop­pement. Nous nous sommes donnés comme thèse de démontrer qu'en effet pareil problème aboutit toujours à une émotion profonde, de sorte que nous pouvons parler d'effets de choc. Ceux-ci peuvent être de différentes natures. Ce peut être un problème d'ordre social ; par exemple une amitié déçue. Qui n'en a jamais fait l'expérience, qui n'en a pas été ébranlé ? L'ébranlement n'est pas encore un signe de maladie nerveuse, il ne devient signe nerveux et maladie nerveuse véritable que s'il persiste et représente un état durable. Dans ce cas l'intéressé se détourne avec méfiance de ses semblables et manifeste avec évidence par de l'appréhension, de la timidité et des symptômes organi­ques, tels que battements cardiaques accélérés, sudation, troubles gastro-intes­tinaux, envies pressantes d'uriner. Cet état a une signification indiscutable et claire en psychologie individuelle et nous apprend que cet homme n'a pas suffisamment développé son aptitude à prendre contact avec les autres ; et il en résulte que sa déception l'a amené à l'isolement. Ainsi nous avons mieux saisi le problème et nous pouvons mieux nous représenter ce qu'est une névro­se. » (p118)

«  Comme tout le monde, le névrosé vit et réalise ses conflits mais dans sa recherche de la solution il se distingue nettement de tous les autres. Étant donné les milliers de variantes de cette recherche, on trouvera toujours des névroses partielles et des formes mixtes. Le névrosé, depuis son enfance, a formé sa loi dynamique de façon à reculer en face de problèmes qui pour­raient mettre en péril par une défaite menaçante sa vanité, sa recherche de la supériorité personnelle trop éloignée du sentiment social, son désir d'être le premier. Sa devise « Tout ou rien » (ou quelque chose de très approchant), l'hypersensibilité de quelqu'un qui se croit constamment sous l'imminence d'une défaite, un manque de quiétude, une émotivité intense telle que peut en avoir celui qui vit dans un pays ennemi, une certaine avidité, amènent des conflits plus fréquents et plus importants qu'il n'est nécessaire et lui facilitent le recul rendu inévitable par son style de vie. Cette retraite tactique, éprouvée et pratiquée depuis l'enfance, peut souvent simuler une « régression », un retour à des désirs infantiles. Mais ce ne sont pas de ces désirs que le névrosé se soucie, mais uniquement de sa retraite qu'il est prêt à payer par n'importe quel sacrifice. Là aussi on peut faire une confusion de ses sacrifices avec les « formes de l'autopunition ». Ce qui préoccupe le névrosé ce n'est pas l'auto­punition, mais le sentiment du soulagement tiré de son recul qui le préserve contre un effondrement de sa vanité et de son orgueil.
    Peut-être finira-t-on par comprendre ce que signifie dans la psychologie individuelle le problème de la « sécurité ». Cette notion, qui ne peut être saisie que lorsqu'on l'envisage dans son rapport avec l'ensemble, ne doit pas être considérée comme « secondaire » mais comme essentielle. Le névrosé se met «sécurité » par sa retraite et « assure » sa retraite en intensifiant les phéno­mènes de choc de nature organique et psychique qui ont été produits par le heurt avec un problème menaçant. » (p125)


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Chapitre 12 - Les premiers souvenirs d'enfance
 
«  Il est compréhensible que très vite dans mes tentatives pour éclairer le problème de l'unité inébranlable de la vie psychique, j'ai dû tenir compte de la fonction et de la structure de la mémoire. J'ai pu confirmer, ce qu'avaient déjà observé d'anciens auteurs, qu'on ne doit pas du tout considérer la mémoire comme un lieu de rassemblement d'impressions et de sensations, que les impressions ne se présentent pas en tant que « Mnemes », mais que dans cette fonction nous avons à faire avec une force partielle de la vie psychique unitaire, c'est-à-dire du « moi », dont le rôle, tout comme celui de la percep­tion, est d'adapter des impressions au style de vie tout prêt et de les utiliser conformément à celui-ci. On pourrait dire, en employant une expression de cannibale : le travail de la mémoire consiste à dévorer des impressions et à les digérer. Il ne faudrait évidemment pas se baser sur cette expression imagée pour conclure à une tendance sadique de la mémoire. Quoi qu'il en soit, le processus de digestion est fonction du style de vie. Ce qui n'est pas à son goût sera rejeté, oublié ou retenu pour servir d'exemple et d'avertissement. C'est le style de vie qui décide. Si celui-ci a choisi de se prémunir, il utilisera dans ce but les impressions indigestes ; les traits de caractère de la prudence que cela rappelle sont reliés à cet ordre d'idées. Certaines impressions seront digérées à moitié, au quart, au millième. [...]. Ce qui veut dire : ma mémoire peut, suivant le cas envisagé, faire disparaître des frag­ments de l'impression entière ou la totalité de cette impression. C'est une faculté artistique qui correspond au style de vie de l'individu. Il y a donc, inclus dans l'impression prise dans sa totalité, beaucoup plus que l'événement exprimé en paroles qui lui a donné naissance. L'aperception individuelle four­nit à la mémoire la perception des faits conformément à la particularité de l'individu, lequel s'empare de l'impression ainsi formée et la dote de senti­ments et d'attitudes. Ces deux derniers obéissent à leur tour à la loi dynamique de l'individu. Dans ce processus de digestion, il persiste ce que nous enten­dons exprimer par mémoire, peu nous importe qu'elle s'exprime par des mots, des sentiments ou une certaine conception du monde environnant. Ce proces­sus embrasse à peu près ce que nous comprenons sous le terme de fonction de la mémoire. En conséquence il n'existe pas, en fait d'impressions, de repro­duction idéale objective, indépendante du caractère distinctif de l'individu. Il faut donc nous attendre à trouver autant de formes de mémoire que nous connaissons de formes de style de vie. » (p148)


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Chapitre 13 - Conditions défavorables au développement social chez l'enfant et moyens d'y remédier
 
« Ce qui incombe à la mère au point de vue du développement évolutionnaire et social, c'est de faire de l'enfant aussitôt que possible un collaborateur, un partenaire qui aime aider et qui, là où ses forces ne suffisent pas, se laisse volontiers aider. On pourrait remplir des volumes sur l'enfant « bien tempéré ». Ici il faudra se contenter de souligner que l'enfant doit se sentir à la maison un membre de la famille avec des droits égaux aux autres, portant un intérêt croissant à son père, à ses frères et sœurs, bientôt aussi à toutes les personnes de son entou­rage. Ainsi, de bonne heure il cessera d'être un fardeau, pour devenir un collaborateur. Il se sentira bientôt à l'aise et il développera ce courage et cette confiance qui proviennent du contact qu'il a avec son entourage. Les diffi­cultés qu'il présente, par des anomalies voulues ou involontaires de ses fonctions, telles que énurésie, constipation, difficulté non motivée à absorber sa nourriture, seront considérées par lui ainsi que par son entourage comme un problème pouvant être résolu par lui-même. Ces phénomènes n'apparaîtront d'ailleurs jamais, si sa tendance à la coopération est suffisamment grande. » (p161)

«  Un autre tournant dangereux dans le développement du sentiment social est constitué par la personnalité du père. La mère ne doit pas lui enlever l'occasion d'établir le contact avec l'enfant de façon aussi étroite que possible, comme cela arrive lorsque l'enfant est trop gâté par la mère ou que le senti­ment social est déficient, ou en cas d'aversion pour le père. On ne doit pas non plus le désigner à l'enfant comme un objet de menace ou un dispensateur de punitions, et il faut qu'il sacrifie à l'enfant suffisamment de temps et lui montre suffisamment d'affection pour ne pas être refoulé à l'arrière-plan par la mère. Je dois encore signaler comme particulièrement préjudiciable à l'enfant le fait que le père essaye d'évincer la mère par une trop grande tendresse. il ne doit pas non plus, pour corriger la tendresse excessive de la mère, imposer une discipline trop sévère, ce qui n'aboutit qu'à rapprocher davantage l'enfant de la mère, ou essayer d'imposer à l'enfant son autorité et ses principes; attitude qui lui permettra peut-être d'obtenir la soumission, mais jamais l'esprit de collaboration et le sentiment social. C'est surtout le moment des repas qui dans notre époque si pressée apparaît d'une grande importance pour l'éduca­tion en vue de la vie commune ; là une atmosphère agréable est indispensable. Les remontrances concernant les bonnes manières doivent être aussi rares que possible ; on les obtiendra plus facilement en observant cette façon de faire. La critique, les crises de colère, la mauvaise humeur devraient être bannies à ces moments-là, de même que la lecture et les réflexions profondes. Ce mo­ment est aussi le moins favorable pour avancer des critiques sur des mauvais résultats à l'école ou sur d'autres défauts. Et il faut essayer de réaliser cette atmosphère sociale à tous les repas, principalement au début de la journée, au petit déjeuner. Il est indispensable et important de donner aux enfants la liberté absolue de parler et de poser des questions. Se moquer de l'enfant, rire, faire des remontrances, donner d'autres enfants en exemple, nuit au contact et peut déterminer une attitude renfermée, de la timidité ou un lourd sentiment d'infériorité. Il ne faut jamais montrer aux enfants leur petitesse, leur manque de savoir et de pouvoir, mais leur rendre libre la voie vers un entraînement courageux, les laisser faire s'ils montrent de l'intérêt pour quelque chose, ne pas leur enlever tout de la main ; toujours leur souligner que c'est seulement le début qui est difficile; ne pas montrer une anxiété exagérée en face d'une situation dangereuse, mais réagir par une prévision raisonnable et par une défense appropriée. La nervosité des parents, la mésentente dans le ménage, les divergences en ce qui concerne l'éducation, peuvent facilement nuire au développement du sentiment social. Toute exclusion trop catégorique de l'enfant de la société des adultes doit être évitée dans la mesure du possible. Les louanges et les critiques ne doivent s'adresser qu'à l'échec ou à la réussite de l'éducation, jamais à la personnalité de l'enfant. » (p163)


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Chapitre 14 - Rêves éveillés et rêves nocturnes
 
«  Avec ce chapitre nous nous transportons dans le domaine de l'imagination. Ce serait une grande erreur que de vouloir séparer cette fonction, également créée par le courant évolutionnaire, de l'ensemble de la vie psychique et de ses relations avec les exigences du monde extérieur avec lesquelles elle forme un tout; ou encore de vouloir l'opposer à cet ensemble, au « moi ». Elle est par contre un élément du style de vie individuel, elle le caractérise et, en tant que mouvement psychique, elle s'insinue dans toutes les autres parties de la vie psychique, et porte d'ailleurs en elle l'expression de la loi dynamique indivi­duelle. Son rôle consiste à s'exprimer dans certaines circonstances par des idées, alors qu'habituellement elle se cache dans le domaine des sentiments et des émotions ou est incluse dans l'attitude de l'individu. Elle est tournée vers l'avenir comme tout autre mouvement psychique, emportée et dirigée par le même courant vers un but idéal de perfection. » (p175)

«  La deuxième aide, beaucoup plus puissante, me vient de la conception solide et scientifiquement prouvée de l'unité de la personnalité. La même appartenance à l'unité doit aussi caractériser le rêve. Mise à part la plus grande distance constante exigée par le style de vie par rapport à la réalité qui nous influence, ce qui caractérise aussi bien l'imagination à l'état de veille, il ne fallait pas accepter dans le rêve comme soutien d'une théorie d'autres formes psychiques que celles qui sont présentes également dans la vie éveillée. On peut arriver à la conclusion que le sommeil et la vie du rêve sont une variante de la vie éveillée et aussi que la vie éveillée est une variante de l'autre. La loi fondamentale de ces deux formes de vie, veille et sommeil, est : ne pas laisser sombrer le sens de la valeur du « moi ». Ou pour l'exprimer dans la terminologie connue de la psychologie individuelle : la tendance au triomphe dans le sens du but final arrache l'individu au poids du sentiment d'infériorité. Nous connaissons la direction que suit ce chemin ; il s'écarte plus ou moins du sentiment social, en d'autres termes il est antisocial, il est opposé au sens commun. Le « moi » cherche son réconfort dans l'imagination du rêve pour aboutir à la solution d'un problème présent, qu'il n'arrive pas à résoudre, faute d'un sentiment social suffisant. Il est évident qu'à cette occasion c'est toujours l'importance subjective du problème présent qui joue le rôle de test con­cernant le sentiment social et qu'il peut être si pesant que... même le meilleur commence à rêver. » (p184)


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