J.M.G. Le Clézio
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Le rêve mexicain ou la pensée interrompue
Essai publié en 1988.

Extraits du chapitre 1 - Le rêve du conquérant
 
Extrait n°1

«  Les Mayas, les Totonaques, les Mexicas sont des peuples profondément religieux, totalement soumis à l'ordre des dieux et au règne des prêtres-rois. Ce sont des peuples qui pratiquent une guerre rituelle, faite autant de magie que de stratégie, et pour lesquels l'issue d'un combat, décidée d'avance selon les accords mystérieux des puissances célestes, n'est pas pour la possession des terres ni des richesses, mais pour le triomphe des dieux, qui reçoivent en pâture le coeur et le sang des vaincus. Troublés par le mythe du retour de leurs ancêtres et du divin Serpent à plumes Quetzalcoatl-Kukulcan, les indiens sont aveuglés, incapables de percevoir les véritables desseins de ceux qu'ils ont nommés les teules, les dieux. Et quand ils comprendront que le retour de ces hommes barbus venus de là où naît le soleil est une tuerie sans précédent dont nul ne sortira indemne, il est trop tard. L'Espagnol a mis à profit cette hésitation pour pénétrer jusqu'au plus profond de l'empire, pour semer la discorde, gagner les terres et les esclaves. [...]
    Tels sont les deux mondes qui s'affrontent durant ces deux années terribles. D'un côté le monde individualiste et possessif de Hernan Cortès ; monde du chasseur, de pilleur d'or, qui tue les hommes et conquiert les femmes et les terres. De l'autre côté, le monde collectif et magique des Indiens, cultivateurs de maïs et de haricots, paysans soumis à un clergé et à une milice, adorant un roi-soleil qui est le représentant de leurs dieux sur la terre. C'est cet affrontement sans espoir que raconte Bernard Diaz, et c'est de lui que naît le rêve, car c'est aussi le récit de la fin d'une des dernières civilisations magiques. » (p20)

Extrait n°2

«  L'or a valeur de symbole pour les Indiens, puisqu'il est la même chose que les dieux, leur trésor ; en l'exigeant les Espagnols prouvent donc qu'ils sont des teules. Mais il symbolise aussi l'histoire qui s'accomplit. Sans le savoir, en donnant aux Espagnols l'or - les cadeaux somptueux de Moctezuma, qui doivent amadouer ces messagers terribles de l'au-delà - les Mexicains donnent aux étrangers une puissance terrestre qu'ils ne soupçonnent pas. Car les roues d'or, les bijoux d'Axayacatzin, les trésors précieux des dieux, fondus, réduits en barres, puis envoyés en Espagne, vont servir à cautionner, à financer de nouvelles expéditions vers le Nouveau Monde. L'or est un pacte avec la destinée, puisque ce sont les Indiens eux-mêmes qui fournissent à leurs conquérants la monnaie qui achètera leur extermination. Comment eussent-ils pu le savoir ? Le monde terrien, religieux et féodal de l'empire aztèque pouvait-il imaginer le bouleversement moral qui secoue l'Europe de la Renaissance, et qui doit aboutir à l'entreprise coloniale, quand le guerrier, le chef de troupes devient l'allié et le pourvoyeur d'un pouvoir à la recherche de nouvelles frontières ? L'or est l'âme même de la Conquête, son vrai Dieu, comme le dit Las Casas. Il est aussi sa monnaie de songe, et la rapine insatiable des Conquérants ne fait qu'annoncer le commencement du vertige moderne. » (p25)

Extrait n°3

« La reconquête de Mexico-Tenochtitlan se fera grâce à l'arme majeure de Cortès : sa parole, qui permet aux Espagnols de réunir tous les ennemis des Aztèques pour l'assaut final. Mais elle se fera aussi grâce au plus redoutable allié des Européens : la variole. En quelques heures, elle décime la population de la capitale, emportant les hommes les plus vaillants, comme Cuitlahuac, le nouveau roi de Mexico. Plus tard, c'est elle, sous le nom de cocoliztli (maladie infernale) qui achèvera l'oeuvre de destruction de la colonisation, surtout durant l'année 1545 où, selon les estimations des historiens, elle dut faire plus de huit cent mille morts. C'est elle qui achèvera la Conquête du Yucatan et de l'Amérique centrale, souvent répandue volontairement par les soldats espagnols au moyen de chiffons contaminés. » (p51)


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Extraits du chapitre 5 - Le rêve barbare
 
«  Mais plus encore que les contradictions et les incompréhensions, c'est le caractère fortement clérical de la religion nouvelle qui la rend étrangère aux nations barbares du Nord et du Nord-Ouest. Pour les Indiens nomades de la zone aride, comme pour les Mayas du Yucatan et pour les Tzendales des Chiapas, la religion est avant tout une révélation. Elle n'implique ni dogme ni doctrine, et elle n'est véritablement soumise à aucun clergé. Mélange indissociable de mythe, d'usages et de rites chamaniques, elle se pratique dans des cultes tribaux ou familiaux communiquant avec l'au-delà dans les transes et les visions. C'est avant tout une religion d'extase, telle que la décrit Mircea Eliade. Religion syncrétique, elle permet à l'homme, quel qu'il soit, d'atteindre au surnaturel. En outre, elle n'est jamais séparée du monde réel, puisqu'elle exprime l'identité du clan, de la tribu, jusque dans les actes les plus simples de la vie quotidienne. De là la profonde rupture qui sépara, dès les premières rencontres, les missionnaires chrétiens des dirigeants spirituels indigènes. L'autorité religieuse, en cherchant à se substituer au pouvoir des gouverneurs et des chefs de guerre indiens, et en imposant une morale étrangère, ne pouvait que susciter le mépris ou la haine. Chez les peuples nomades du Nord et du Nord-Ouest, à la différence des théocraties de l'Amérique moyenne, la religion n'était pas une autorité exercée par des clercs mais une puissance surnaturelle liée aux mythes originels, à laquelle l'homme participait tout entier dans un élan passionné. Le rationalisme et la morale des missionnaires chrétiens ne pouvaient conduire qu'à l'échec, au rejet. La destruction des valeurs et des symboles religieux des Indiens fut l'occasion de la révolte dans la plupart des sociétés barbares. » (p200)


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Extraits du chapitre 7 - La pensée interrompue
 
Extrait n°1

«  Le silence est immense, terrifiant. Il engloutit le monde indien entre 1492 et 1550, il le réduit à néant. Ces cultures indigènes, vivantes, diversifiées, héritières de savoirs et de mythes aussi anciens que l'histoire des hommes, en l'espace d'une génération sont condamnées et réduites à une poussière, à une cendre. Comment comprendre cela ? Pour effectuer une telle destruction, il a fallu le pouvoir de l'Europe tout entière, dont les Conquérants ne sont que les instruments : un pouvoir où la religion, la morale sont aussi importantes que la force militaire et économique. La Conquête du continent américain par les Européens est sans doute le seul exemple d'une culture submergeant totalement les peuples vaincus, jusqu'à la substitution complète de leur pensée, de leurs croyances, de leur âme. La Conquête n'est pas seulement la mainmise d'une poignée d'hommes - étrange mélange de barbarie et d'audace - sur des terres, des réserves alimentaires, des routes, des organisations politiques, sur la force de travail des hommes et la réserve génétique des femmes. Elle est la mise en oeuvre d'un projet conçu à l'origine même de la Renaissance, en vue de la domination du monde. Rien de ce qui fut le passé ne doit survivre : la religion, les légendes, les coutumes, l'organisation familiale ou tribale, les arts, le langage, et jusqu'à l'histoire, tout doit disparaître afin de laisser la place au moule nouveau imposé par l'Europe. » (p232)

Extrait n°2

«  Un projet aussi monstrueux semblerait aujourd'hui impossible. A l'instant de la rencontre avec le Nouveau Monde - alors que les voyageurs ignorent encore l'origine et le nombre des populations qu'ils vont combattre - déjà se forme l'idée d'une victoire totale, d'une domination des corps et des âmes. Pour la réalisation de ce projet, tout est permis : les plus terribles massacres - à Tlaxcala, à Mexico dans l'enceinte du temple Huitzilopochtli, puis lors de l'assaut final de la capitale aztèque, et dans la conquête des terres lointaines du Nord et de l'Ouest mexicains - la guerre a fuego y a sangre, l'esclavage, la désorganisation des peuples indiens. L'on jette à bas les idoles, l'on tue les prêtres, les devins, les gouvernants. Les lois anciennes sont abolies, les coutumes interdites. Pour mieux parvenir à leurs fins, les Conquérants espagnols enlèvent les enfants à leurs parents et les élèvent dans la haine de leur propre passé. La dénonciation, la trahison sont encouragées, et l'attachement aux valeurs indigènes est puni comme un crime. L'organisation sociale est jetée à terre : les Conquérants savent utiliser les anciennes rancoeurs, les rivalités, et même l'alcoolisme. Le métissage, en vue de la création d'une nouvelle race détachée de ses racines, est encouragé malgré les interdits officiels. Il crée une multiplicité de castes qui rivalisent dans la quête du profit et se retrouvent toutes dans le mépris pour la race indigène. La dépossession des terres et la création d'un nouveau caciquat favorable aux Conquérants espagnols institue les abus et légalise l'injustice. Durant les deux décennies de la Première Audience de Mexico, tous les moyens, et particulièrement la violence, sont utilisés pour réaliser le programme de destruction des sociétés indigènes : ils forment l'ensemble de règles qui gouverneront les colonies américaines jusqu'à l'Indépendance. » (p233)

Extrait n°3

«  On a longuement épilogué sur l'inégalité des cultures, quand s'affrontaient tout à coup sur le sol du Nouveau Monde des peuples à l'âge du néolithique et les soldats cuirassés et armés de canons de la renaissance. S'il est vrai que le choc des cultures était surtout un choc de techniques, il faut cependant rappeler tous les domaines dans lesquels les civilisations amérindiennes, et particulièrement celles du Mexique, étaient en avance sur l'Europe : médecine, astronomie, irrigation, drainage et urbanisme. Mais il faut surtout rappeler ce chapitre, alors ignoré de l'Europe, et qui a pris pour nous, aujourd'hui, une valeur vitale : cette harmonie entre l'homme et le monde, cet équilibre entre le corps et l'esprit, cette union de l'individuel et du collectif qui étaient la base de la plupart des sociétés amérindiennes - de la société fortement hiérarchisée de l'Anahuac ou du Michoacan, aux sociétés semi-nomades de l'Amérique aride du Nord et du Nord-Ouest : Séris, Yaquis, Tarahumaras, Pimas, Apaches.
    Précisément, l'inégalité des forces armées a réussi à cacher toutes les autres valeurs. Parce que les peuples indiens étaient persuadés de la communauté de la terre et de l'impossibilité de diviser le corps de la déesse-mère, ils abandonnèrent leurs droits à habiter sur leur propre continent, et se retrouvèrent exclus du progrès. Les macehuales, les purepecha, ces hommes du commun, serviteurs des dieux, devinrent, par le glissement de sens de la colonie, et par l'abus des encomenderos, la masse des travailleurs forcés, dépossédés de la terre. Parce que d'une certaine manière, au-delà de la Conquête, ils continuèrent à respecter l'équilibre des forces naturelles, les Indiens ne purent entrer dans le système de l'exploitation des biens, et se condamnèrent à l'exil des régions les plus pauvres et les plus inaccessibles du continent : montagnes âpres, déserts, ou forêts étouffantes. Dans ces refuges de l'indianité, la nature elle-même imposait ses limites, et ce qui était valeur spirituelle et réflexion devint une fatalité. L'indien était par la force des choses condamné à la pauvreté et à l'improductivité. » (p270)


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