Crime et Châtiment Roman publié en 1877 (Omnibus). Extrait
n°1
«
L'officier rit de nouveau, et Raskolnikov sursauta. Comme c'était bizarre !
- Permets-moi de te poser une question sérieuse, dit l'étudiant avec chaleur. Tout à l'heure, naturellement, je plaisantais, mais regarde un peu : d'un côté, une vieille, malade, mauvaise, insignifiante, insensée et bête, dont personne n'a besoin et qui, au contraire, est nuisible a tout le monde, qui ne sait pas elle-même pourquoi elle vit, et qui dès demain mourra de sa belle mort. Tu comprends ? Tu comprends ? - Bon, je comprends, répondit l'officier, en fixant attentivement son camarade tout échauffé. - Ecoute la suite. De l'autre côté, de jeunes énergies toutes fraîches, qui périssent inutilement sans soutien, et cela par milliers, et cela partout ! Il y a cent, mille bonnes oeuvres ou bonnes initiatives qu'on peut entreprendre et mener à bien avec cet argent que la vieille a voué à un monastère ! Cent, mille existences peut-être, mises sur la bonne voie ; des dizaines de famille sauvées de la misère, de la décomposition, de la ruine, de la débauche, des hôpitaux pour maladies vénériennes, et tout cela avec son argent ! Tue-la et prends son argent, dans l'intention de te consacrer ensuite, avec l'aide de cet argent, au service de l'humanité et de la cause commune : qu'en penses-tu, est-ce que ce petit crime minuscule et unique ne sera pas effacé par ces milliers de bonnes actions. En échange d'une vie, des milliers de vies sauvées de la pourriture et de la décomposition. Une seule mort, et cent vies en échange, mais c'est de l'arithmétique, cela ! D'ailleurs que vaut, dans la balance commune, la vie de cette vieille poitrinaire, bête et méchante ? Pas plus que celle d'un pou, d'un cafard, et encore elle ne la vaut pas, parce que cette vieille est nuisible. Elle dévore la vie des autres : elle est mauvaise. L'autre jour, de colère, elle a mordu un doigt à Elisabeth, elle a failli enlever le morceau ! - Bien sûr, elle est indigne de vivre, remarqua l'officier. Mais c'est l'ordre de la nature. - Ah, mon ami, mais la nature, on la corrige et on la dirige, autrement nous aurions déjà sombré dans les préjugés. Autrement, il n'y aurait jamais eu un seul grand homme. On dit : Le devoir, la conscience ! Je ne veux rien dire contre le devoir et la conscience mais est-ce que nous les comprenons bien ? Attends un peu, je vais te poser une question. Ecoute ! - Non, attends, toi : c'est moi qui te poserai une question. Ecoute ! - Eh bien ? - Eh bien, toi qui parles maintenant et fais si bien l'orateur, dis-moi : est-ce que tu la tueras, toi, la vieille ou non ? - Bien sûr que non. Je te parle pour la justice ... Ce n'est pas de moi qu'il s'agit ... - Eh bien, à mon avis, si tu ne t'y décides pas, toi, c'est qu'il ne n'y pas de justice là-dedans. Encore une partie ? Raskolnikov était dans un trouble extraordinaire. Bien sûr, tout cela n'était que des discours et des idées de jeunes gens, bien ordinaires et bien fréquents, plus d'une fois entendus, seulement sous d'autres formes et d'autres propos. Mais pourquoi, précisément aujourd'hui, avait-il fallu qu'il entende ce dialogue et ces idées, alors que dans sa tête venait de germer.... des idées absolument semblables ? Et pourquoi, précisément aujourd'hui qu'il avait rapporté de chez la vieille ce germe d'idée, était-il tombé justement sur cet entretien à propos de la vieille? ... Cette coïncidence lui sembla toujours singulière. Cette insignifiante conversation de cabaret eut sur lui une influence extraordinaire pendant tout le cours de l'affaire : comme s'il y avait eu là une espèce de prédestination, une indication ... » (p117 à 118)
Extrait
n°2
« Les pensées s'agitaient en tourbillon dans la tête de Raskolnikov. Il était terriblement irrité. La chose grave, c'est qu'ils ne se cachent même pas, ils ne veulent même pas se gêner ! Et à quel propos, si tu ne me connais pas, as-tu parlé de moi avec Nicodème Fomitch ? Ainsi, ils ne veulent même plus me cacher qu'ils courent après moi comme une meute de chiens ! Ils me crachent franchement au visage ! _ Il tremblait de fureur. _ Allez-y, frappez-moi en face, ne jouez pas comme le chat avec la souris. Mais c'est impoli, Porphyre Petrovitch, je suis encore capable de ne pas le permettre ! ... Je me dresserais, et je vous lancerais à la face, à tous, toute la vérité. Et vous verrez comme je vous méprise! ... _ Il reprit son souffle avec peine. _ Au fait, si c'était seulement une illusion ? si c'était un mirage et si je me trompais du tout au tout, si c'était par inexpérience que j'enrage ainsi ; que je ne soutiens pas jusqu'au bout mon vilain rôle ? Peut-être que tout cela était sans intention ? Toutes leurs paroles n'ont rien d'extraordinaire ... Et pourtant il y a quelque chose derrière ... Tout cela, on peut toujours le dire, mais il y a quelque chose ... Pourquoi a-t-il dit tout net Chez elle ? Pourquoi Zamiotov a-t-il ajouté que je parlais adroitement ? Pourquoi parlent-ils toujours sur ce ton ? Oui ... Le ton ... Razoumikhine était là, pourquoi donc n'a-t-il pas la même impression ? Mais cet idiot sans malice n'a jamais aucune impression ! De nouveau la fièvre ! ... Porphyre tout à l'heure m'a lancé un clin d'oeil, ou bien non ? C'est sans doute une bêtise : pourquoi m'aurait-il cligné de l'oeil ? Ce sont mes nerfs, qu'ils veulent irriter, ou bien est-ce qu'ils me taquinent ? N'est-ce qu'un mirage, ou bien savent-ils ? ... Même Zamiotov est insolent ... Mais l'est-il vraiment, insolent ? Zamiotov a beaucoup pensé pendant la nuit. Je le pressentais, qu'il y penserait ! Il est ici comme chez lui alors qu'il y est pour la première fois. Porphyre ne le considère pas comme un invité, il lui tourne le dos. Ils sont de mèche ! C'est sûrement à propos de moi qu'ils sont de mèche ! Sûrement, avant notre arrivée, ils ont parlé de moi ! ... Savent-ils ma visite à l'appartement ? Si je pouvais être fixé bientôt ! ... Quand j'ai dit que je m'étais sauvé hier pour louer un appartement, il a laissé passé, il n'a pas relevé ... J'ai placé adroitement cette histoire de l'appartement : plus tard cela me servira ! ... C'était dans le délire, dira-t-on ! Ha, ha , ha ! Il sait tout ce que j'ai fait dans la soirée d'hier ! Il ne savait pas l'arrivée de ma mère ! ... Et la sorcière qui a écrit la date au crayon ! ... Vous blaguez : je ne me livrerais pas ! Tout cela, ce ne sont encore pas des faits, ce n'est qu'un mirage ! Non, donnez-moi des faits ! Même l'appartement, ce n'est pas un fait, c'est du délire ; je sais, moi, ce qu'il faut leur dire ... Mais savent-ils l'histoire de l'appartement ? Je ne m'en irais pas sans savoir la vérité ! Pourquoi suis-je venu ici ? Mais voilà, que j'enrage maintenant, ça peut-être, c'est un fait ! Zut, comme je suis irritable ! D'ailleurs, c'est peut-être une bonne chose ! Mon rôle de malade ... Il est en train de me tâter. Il tachera de me faire dérailler. Pourquoi suis-je venu ? Tout cela lui traversa la tête en un éclair. » (p298)
Extrait
n°3
« Porphyre Petrovitch prit un instant pour respirer. Tantôt il déversait sans relâche des phrases creuses, vides de sens, tantôt lâchait soudain des mots énigmatiques, pour, aussitôt après, se lancer de nouveau dans l'absurdité. Maintenant il courait presque à travers la pièce, déplaçant de plus en plus rapidement ses petites jambes grasses, regardant toujours le plancher, la main droite cachée derrière son dos et la gauche s'agitant constamment pour décrire toutes sortes de gestes, qui chaque fois juraient avec ses paroles. Raskolnikov remarqua tout d'un coup qu'en courant dans la pièce il avait semblé par deux fois s'arrêter près de la porte, l'espace d'un instant, et prêter l'oreille ... Attendrait-il quelque chose ? [...] - Eh bien donc, voici, si j'ose dire, un petit exemple pour l'avenir _ mais ne croyez pas que j'aie l'audace de vous donner des leçons, à vous qui faites paraître de pareils articles sur les crimes ! Nullement, mais comme ça, à titre de fait, voici un petit exemple que je me permettrai de vous présenter _ eh bien donc, si je considérais par exemple celui-ci, un second ou un troisième comme un criminel, pourquoi donc, je vous le demande, irais-je l'inquiéter avant l'heure, même si j'avais contre lui des preuves ? Il y en a que je suis obligé, par exemple, d'arrêter au plus vite ; mais tel autre est d'un caractère tout différent, n'est-il pas vrai ? Alors, pourquoi donc ne pas le laisser courir, hé ! hé ! hé ! Non, je vois que vous ne me comprenez pas tout à fait ; alors je vais m'expliquer plus clairement : si je l'arrêtais trop tôt, par exemple, eh bien, hé ! hé ! Vous riez ? (Raskolnikov n'avait nullement envie de rire : il était sur son siège, serrant les lèvres, sans détourner son regard enflammé des yeux de Porphyre Petrovitch.) Et pourtant, il en est bien ainsi, surtout avec certains individus, parce que les hommes sont divers, et comment traiter chacun, c'est la pratique seule qui me l'a enseigné. Tenez, vous disiez tout à l'heure : des preuves ; mais les preuves, admettons qu'elles soient là, elles n'en sont pas moins à double tranchant, mon bon ami, la plupart du temps. Je suis juge d'instruction, par conséquent un homme faible, je l'avoue : je voudrais conduire mon enquête, pour ainsi dire, avec une évidence mathématique, je voudrais trouver une preuve qui ressemble à deux fois deux quatre ! Qui ressemble à une démonstration authentique et indiscutable ! Eh bien, si je l'arrêtais avant le temps _ même en étant persuadé que c'est lui _ je me priverais peut-être moi-même des moyens de le confondre ensuite, et pourquoi cela ? Mais parce que cela lui donnerait une position déterminée, je le définirais pour ainsi dire psychologiquement et je le tranquilliserais, et alors il m'échapperait, en rentrant dans sa coquille : il comprendrait enfin qu'il est mon prisonnier. On raconte qu'à Sébastopol, tout de suite après l'Alma, les gens intelligents craignaient terriblement que l'ennemi attaque franchement en force et enlève du coup Sébastopol ; mais quand ils virent que l'ennemi préférait un siège régulier, alors, paraît-il, il se réjouirent et se tranquillisèrent ces hommes intelligents : il y en a au moins pour deux mois, les choses traîneront, attendons toujours qu'on nous prenne par un siège en règle ! De nouveau, vous riez, de nouveau vous ne me croyez pas ? Au fond, vous avez raison, vous aussi. Vous avez raison ! Vous avez raison ! Tout cela, ce sont des cas particuliers, je suis d'accord avec vous ; le cas cité est en effet particulier ! Mais voici pourtant, excellent Rodion Romanovitch, ce qu'il convient d'observer : le cas général, le cas que toutes les formes et tous les règlements juridiques visent et d'après lequel ils ont été conçus et enregistrés dans les livres, n'existe pas, pour la bonne raison que toute chose, tout crime, par exemple, dès qu'il se produit dans la réalité, devient du même coup en cas absolument particulier ; et même parfois combien particulier, ne ressemblant à rien de ce qui a existé jusque là. Il se produit parfois des cas tout à fait comiques, dans ce genre là. Que je le laisse un certain individu absolument seul, que je ne l'arrête ni ne l'inquiète, mais qu'il sache à toute heure et à chaque minute, ou du moins qu'il soupçonne, que je sais tout, tout ce qu'il a dans le ventre, et que je le surveille jour et nuit, que je le suis sans relâche, et qu'ainsi il se sente dominé par un éternel soupçon et par la crainte, eh bien, je vous le jure, la tête lui tournera, il viendra de lui-même, et même sans doute il fera quelque chose qui ressemblera comme deux et deux font quatre, qui aura l'air, pour ainsi dire, d'une démonstration mathématique _ et voilà ce qui est agréable. La chose peut se passer avec le plus inculte des moujiks, mais aussi bien avec un des nôtres, avec un homme instruit à la moderne, et même développé dans une certaine direction, même à plus forte raison ! Car, mon cher ami, il est extrêmement important de comprendre dans quelle direction un homme est développé. Mais les nerfs, les nerfs, vous les avez oubliés ! Vous savez bien qu'aujourd'hui c'est notre point faible, ils ne sont pas solides, ils sont excités ! ... Et puis, la bile, combien ils en ont tous, de bile ! Or, je vous le dis, à l'occasion, c'est là une espèce de mine d'or ! En quoi cela peut-il m'inquiéter, que cet homme-là soit libre et coure la ville ! Mais soit, qu'il se promène donc, pour le moment, soit ; je sais déjà qu'il est ma victime et qu'il ne m'échappera pas ! Et où se sauverait-il ? Hé ! Hé ! A l'étranger ? Un polonais peut se sauver à l'étranger, mais pas lui, d'autant plus que je le surveille, j'ai pris mes mesures. Dans les profondeurs de notre patrie ? Mais là il y a des moujiks, de vrais moujiks russes incultes ; une homme développé à la moderne préférera la prison, plutôt que de vivre avec des étrangers de l'espèce de nos moujiks, hé ! Hé ! Mais ce sont des sottises, ce n'est qu'une apparence. Que signifie : se sauver ! C'est la forme, l'essentiel n'est pas là ; il ne se sauvera pas, pour la bonne raison qu'il n'a pas où se sauver : psychologiquement il ne sauvera pas, hé-hé ! Jolie expression, n'est-ce pas ? C'est une loi de la nature qu'il ne sauvera pas, même s'il savait où se sauver. Avez-vous jamais vu un papillon devant une bougie ? Eh bien c'est comme ça qu'il sera tout le temps, tout le temps autour de moi, à tournoyer ; la liberté lui deviendra odieuse, il rentrera en lui-même, il s'embrouillera, il s'empêtrera lui-même comme dans un filet, il s'affolera jusqu'à la mort ! ... Bien plus : il me préparera de lui-même une de ces preuves mathématiques comme deux fois deux font quatre _ pourvu que je lui accorde seulement un entracte assez prolongé ... Et tout le temps, tout le temps il va faire des cercles autour de moi, dont le rayon sera de plus en plus court, et puis ... hop ! il me tombera tout droit dans la bouche, et je l'avalerais, et voilà qui est rudement agréable, hé-hé-hé ! Vous ne me croyez pas ! Raskolnikov ne répondit pas. Il était assis, pâle et immobile, fixant toujours avec la même intensité le visage de Porphyre. » (p379 à 381)
Extrait
n°4
« Pour Raskolnikov était arrivé une époque singulière : une sorte de brouillard était tombé soudain devant lui et l'avait enfermé dans un isolement pénible et sans issue. Lorsque plus tard, longtemps après, il se rappelait cette époque, il pensait que sa conscience avait dû parfois s'estomper et que la chose avait duré ainsi, avec quelques intervalles, jusqu'à la catastrophe définitive. Il était absolument convaincu que dans bien des choses, à cette époque-là, il avait commis des erreurs, par exemple dans les dates et dans les durées de certains évènements. Du moins, en se rappelant dans la suite ses souvenirs et en s'efforçant de les mettre au clair, il apprit sur lui-même bien des choses en se basant sur les renseignements obtenus de personnes étrangères. Il était des évènements qu'il confondait, par exemple, avec d'autres ; il considérait certains autres comme la conséquence d'un fait qui n'avait jamais existé que dans son imagination. Parfois s'emparait de lui une alarme qui le faisait terriblement souffrir et dégénérait même en peur panique. Mais il se souvenait aussi qu'il y avait eu des minutes, des heures et peut-être même des jours où une complète apathie le possédait, comme par opposition à la peur précédente, apathie ressemblant à l'état d'indifférence maladive de certains mourant. D'une façon générale, pendant ces dernières journées, il s'efforçait de fuir toute notion nette et complète de sa situation ; certains faits essentiels, exigeant une lumière immédiate, lui étaient particulièrement à charge ; mais combien il aurait été heureux de se libérer de certains soucis, dont l'oubli cependant, dans sa situation, le menaçait de perte totale et inévitable. Ce qui l'inquiétait surtout, c'était Svidrigaïlaov ; on pouvait même dire que sa pensée s'était fixée sur Svidrigaïlov. Depuis les paroles trop menaçantes pour lui et trop clairement énoncées par Svidrigaïlov, chez Sonia, sur la mort de Catherine Ivanovna, le cours habituel de ses pensées avait été troublé. Mais, bien que ce fait nouveau l'inquiétât extraordinairement, Raskolnikov n'avait aucune hâte particulière d'éclaircir la chose. Parfois, se trouvant soudain dans quelque part dans un quartier éloigné et solitaire de la ville, dans quelque misérable gargote, seul devant sa table, plongé dans ses réflexions et se rappelant à peine comment il était tombé là, il se souvenait brusquement de Svidrigaïlov : il avait une conscience avec une effrayante clarté qu'il aurait fallu au plus vite s'entendre avec cet homme et prendre définitivement les décisions encore possibles. Une fois, ayant passé la barrière, il se figura même qu'il attendait à cet endroit Svidrigaïlov et qu'ils s'étaient donnés là un rendez-vous. Une autre fois, il s'éveilla avant le jour quelque part, couché sur la terre, au milieu de buissons, ne comprenant presque pas comment il y était venu [...] » (p475)
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