- Chapitre 2 - Les Camarades
- Chapitre 4 - L'avion et la planête - Chapitre 6 - Dans le désert - Chapitre 7 - Au centre du désert - Chapitre 8 - Les Hommes Terre des hommes Oeuvre parue en 1939 (récompensée par le grand prix du roman de l'académie française) Chapitre
2 - Les camarades
«
Telle est la morale que Mermoz et d'autres nous ont
enseignée. La grandeur d'un métier est
peut-être,
avant tout, d'unir les hommes : il n'est qu'un luxe
véritable,
et c'est celui des relations humaines.
En travaillant pour les seuls biens matériels, nous bâtissons nous-mêmes notre prison. Nous nous enfermons solitaires, avec notre monnaie de cendre qui ne procure rien qui vaille de vivre. Si je cherche dans mes souvenirs ceux qui m'ont laissé un goût durable, si je fais le bilan des heures qui ont compté, à coup sûr je retrouve celles que nulle fortune ne m'eût procurées. On n'achète pas l'amitié d'un Mermoz, d'un compagnon que les épreuves vécues ensemble ont lié à nous pour toujours. [...] Cet aspect neuf du monde après l'étape difficile, ces arbres, ces fleurs, ces femmes, ces sourires fraîchement colorés par la vie qui vient de nous être rendue à l'aube, ce concert des choses qui nous récompensent, l'argent ne les achètent pas. » (p36)
Chapitre
4 - L'avion et la planête
Extrait n°1 « J'ai atterri dans la douceur du soir. Punta Arenas ! Je m'adosse contre une fontaine et regarde les jeunes filles. A deux pas de leur grâce, je sens mieux encore le mystère humain. Dans un monde où la vie rejoint si bien la vie, où les fleurs dans le lit même du vent se mêlent aux fleurs, où le cygne connaît tous les cygnes, les hommes seuls bâtissent leur solitude. Quel espace réserve entre eux leur part spirituelle ! Un songe de jeune fille l'isole de moi, comment l'y joindre ? Que connaître d'une jeune fille qui rentre chez elle à pas lents, les yeux baissés, se souriant à elle-même, et déjà pleine d'inventions et de mensonges adorables ? Elle a pu, des pensées, de la voix et des silences d'un amant, se former un Royaume, et dès lors il n'est plus pour elle, en dehors de lui, que des barbares. Mieux que dans une autre planête, je la sens enfermée dans son secret, dans ses coutumes, dans les échos chantants de sa mémoire. Née hier des volcans, de pelouses ou de la saumure des mers, la voici déjà à demi divine. Punta Arenas ! Je m'adosse contre une fontaine. Des vieilles viennent y puiser ; de leur drame je ne connaîtrais que ce mouvement de servantes. Un enfant, la nuque au mur, pleure en silence ; il ne subsistera de lui, dans mon souvenir, qu'un bel enfant à jamais inconsolable. Je suis un étranger. Je ne sais rien. Je n'entre pas dans leurs Empires. » (p59) Extrait n°2 « Et je méditai sur ma condition, perdu dans le désert et menacé, nu entre le sable et les étoiles, éloigné des pôles de ma vie par trop de silence. [...] Ici, je ne possédais plus rien au monde. Je n'étais rien qu'un mortel égaré entre du sable et des étoiles, conscient de la seule douceur de respirer ... Et cependant, je me découvris plein de songes. Ils me vinrent sans bruit, comme des eaux de source, et je ne compris pas, tout d'abord, la douceur qui m'envahissait. Il n'y eut point de voix, ni d'images, mais le sentiment d'une présence, d'une amitié très proche et déjà à demi devinée. Puis, je compris et m'abandonnai, les yeux fermés, aux enchantements de ma mémoire. Il était, quelque part, un parc chargé de sapins noirs et de tilleuls, et une vieille maison que j'aimais. Peu importait qu'elle fût éloignée ou proche, qu'elle ne pût ni me réchauffer dans ma chair ni m'abriter, réduite ici au rôle de songe : il suffisait qu'elle existât pour remplir ma nuit de sa présence. Je n'étais plus ce corps échoué sur une grève, je m'orientais, j'étais l'enfant de cette maison, plein du souvenir de ses odeurs, plein de la fraîcheur de ses vestibules, plein des voix qui l'avaient animée. Et jusqu'au chant des grenouilles dans les mares qui venaient ici me rejoindre. J'avais besoin de ces mille repères pour me reconnaître moi-même, pour découvrir de quelles absences était fait le goût de ce désert, pour trouver un sens à ce silence fait de mille silences, où les grenouilles mêmes se taisaient. » (p65)
Chapitre
6 - Dans le désert
Extrait n°1 « Je sors encore et je regarde : tout est pur. Une falaise qui borde le terrain tranche sur le ciel comme s'il faisait jour. Sur le désert règne un grand silence de maison en ordre. Mais voici qu'un papillon vert et deux libellules cognent ma lampe. Et j'éprouve de nouveau un sentiment sourd, qui est peut-être de la joie, peut-être de la crainte, mais qui vient du fond de moi-même, encore très obscur, qui, à peine, s'annonce. Quelqu'un me parle de très loin. Est-ce cela l'instinct ? Je sors encore : le vent est tout à fait tombé. Il fait toujours frais. Mais j'ai reçu un avertissement. Je devine, je crois deviner ce que j'attends : ai-je raison ? Ni le ciel ni le sable ne m'ont fait aucun signe, mais deux libellules m'ont parlé, et un papillon vert. Je monte sur une dune et m'assois face à l'est. Si j'ai raison "ça" ne va pas tarder longtemps. Que chercheraient-elles ici, ces libellules, à des centaines de kilomètres des oasis de l'intérieur ? De faibles débris charriés aux plages prouvent qu'un cyclone sévit en mer. Ainsi ces insectes me montrent qu'une tempête de sable est en marche ; une tempête d'est, et qui a dévasté les palmeraies lointaines de leurs papillons verts. Son écume déjà m'a touché. Et solennel, puisqu'il contient une tempête, le vent d'est monte. C'est à peine si m'atteint son faible soupir. Je suis la borne extrême que lèche la vague. A vingt mètres derrière moi, aucune toile n'eût remué. Sa brûlure m'a enveloppé une fois, une seule, d'une caresse qui semblait morte. Mais je sais bien, pendant les secondes qui suivent, que le Sahara reprend son souffle et va pousser son second soupir. Et qu'avant trois minutes la manche à air de notre hangar va s'émouvoir. Et qu'avant dix minutes le sable remplira le ciel. Tout à l'heure nous décollerons dans ce feu, ce retour de flammes du désert. Mais ce n'est pas ça qui m'émeut. Ce qui me remplit d'une joie barbare, c'est d'avoir compris à demi-mot un langage secret, c'est d'avoir flairé une trace comme un primitif, en qui tout l'avenir s'annonce par de faibles rumeurs, c'est d'avoir lu cette colère aux battements d'ailes d'une libellule. » (p84) Extrait n°2 « Sous la brûlure du jour, marcher vers la nuit, et sous la glace des étoiles nues souhaiter la brûlure du jour. Heureux les pays du Nord auxquels les saisons composent, l'été, une légende de neige, l'hiver, une légende de soleil, tristes tropiques où dans l'étuve rien ne change beaucoup, mais heureux aussi ce Sahara où le jour et la nuit balancent si simplement les hommes d'une espérance à l'autre. » (p98) Extrait n°3 « Le premier que je rencontrais, je ne l'entendis pas gémir : mais il n'avait pas contre qui gémir. Je devinais en lui une sorte d'obscur consentement, celui du montagnard perdu, à bout de forces, et qui se couche dans la neige, s'enveloppe dans ses rêves et dans la neige. Ce ne fût pas sa souffrance qui me tourmenta. Je n'y croyais guère. Mais, dans la mort d'un homme, un monde inconnu meurt, et je me demandais qu'elles étaient les images qui sombraient en lui. Quelles plantations du Sénégal, quelles villes blanches du Sud-Marocain s'enfonçaient peu à peu dans l'oubli. Je ne pouvais connaître si, dans cette masse noire, s'éteignaient simplement des soucis misérables : le thé à préparer, les bêtes à conduire au puit... si s'endormait une âme d'esclave, ou si, ressucité par une remontée de souvenirs, l'homme mourait dans sa grandeur. [...] Je ne savais quelle part du monde se défaisait dans l'homme pendant le gigantesque sommeil des derniers jours, se défaisait dans cette conscience et cette chair qui, peu à peu, redevenaient nuit et racine. » (p100) Extrait n°4 « Il possédait, puisqu'il était libre, les biens essentiels, le droit de se faire aimer, de marcher vers le nord ou le sud et de gagner son pain par son travail. A quoi bon cet argent ... Alors qu'il éprouvait, comme une faim profonde, le besoin d'être un homme parmi les hommes, lié aux hommes. Les danseuses d'Agadir s'étaient montrées tendres pour le vieux Bark, mais il avait pris congé d'elles sans effort, comme il était venu ; elles n'avaient pas besoin de lui. Ce serveur de l'échoppe arabe, ces passants dans la rue, tous respectaient en lui l'homme libre, partageait avec lui leur soleil à égalité, mais aucun n'avait montré non plus qu'il eu besoin de lui. Il était libre, mais infiniment, jusqu'à ne plus se sentir peser sur terre. Il lui manquait ce poids des relations humaines qui entrave la marche, ces larmes, ces adieux, ces reproches, ces joies, tout ce qu'un homme caresse ou déchire chaque fois qu'il ébauche un geste, ces mille liens qui l'attachent aux autres, et le rendent lourd. » (p107)
Chapitre
7 - Au centre du désert
Extrait n°1 « C'est un étrange renversement des rôles, mais j'ai toujours pensé qu'il en était ainsi. Cependant j'avais besoin de Prévot pour en être tout à fait assuré. Eh bien, Prévot ne connaîtra point non plus cette angoisse devant la mort dont on nous rebat les oreilles. Mais il est quelque chose qu'il ne supporte pas, ni moi non plus. Ah ! J'accepte bien de m'endormir, de m'endormir ou pour la nuit ou pour des siècles. Si je m'endors je ne sais point la différence. Et puis quelle paix ! Mais ces cris que l'on va pousser là-bas, ces grandes flammes de désespoir... je n'en supporte pas l'image. Je ne puis croiser les bras devant ces naufrages ! Chaque seconde de silence assassine un peu ceux que j'aime. Et une grande rage chemine en moi : pourquoi ces chaînes qui m'empêchent d'arriver à temps et de secourir ceux qui sombrent ? Pourquoi notre incendie ne porte-t-il pas notre cri au bout du monde ? Patience ! ... Nous arrivons ! ... Nous arrivons ! ... Nous sommes les sauveteurs ! » (p131) Extrait n°2 « L'Arabe nous a simplement regardé. Il a pressé, des mains, sur nos épaules, et nous lui avons obéi. Nous sommes étendus. Il n'y a plus ici ni races, ni langages, ni divisions... Il y a ce nomade pauvre qui a posé sur nos épaules des mains d'archange. Nous avons attendu, le front dans le sable. Et maintenant, nous buvons à plat ventre, la tête dans la bassine comme des veaux. Le bédouin s'en effraie et nous oblige, à chaque instant, à nous interrompre. Mais dès qu'il nous lâche, nous replongeons tout notre visage dans l'eau. L'eau ! Eau, tu n'as ni goût, ni couleur, ni arôme, on ne peut pas te définir, on te goûte, sans te connaître. Tu n'es pas nécessaire à la vie : tu es la vie. Tu nous pénètres d'un plaisir qui ne s'explique point par les sens. Avec toi rentrent en nous tous les pouvoirs auxquels nous avions renoncé. Par ta grâce s'ouvrent en nous toutes les sources taries de notre coeur. » (p158) Extrait n°3 « Quand à toi qui nous sauves, Bédouin de Libye, tu t'effaceras cependant à jamais de ma mémoire. Je ne me souviendrais jamais de ton visage. Tu es l'Homme et tu m'apparais avec le visage de tous les hommes à la fois. Tu ne nous a jamais dévisagés et déjà tu nous a reconnus. Tu es le frère bien-aimé. Et, à mon tour, je te reconnaîtrai dans tous les hommes. Tu m'apparais baigné de noblesse et de bienveillance, grand seigneur qui a le pouvoir de donner à boire. Tous mes amis, tous mes ennemis en toi marchent vers moi, et je n'ai plus un seul ennemi au monde. » (p159)
Chapitre
8 - Les Hommes
Extrait n°1 « L'essentiel, nous ne savons pas le prévoir. Chacun de nous a connu les joies les plus chaudes là où rien ne les promettait. Elles nous ont laissé une telle nostalgie que nous regrettons jusqu'à nos misères, si nos misères les ont permises. Nous avons tous goûté, en retrouvant des camarades, l'enchantement des mauvais souvenirs. Que savons-nous, sinon qu'il est des conditions inconnues qui nous fertilisent ? Où loge la vérité de l'homme ? La vérité, ce n'est point ce qui se démontre. Si dans ce terrain, et non dans un autre, les orangers développent de solides racines et se chargent de fruits, ce terrain-là c'est la vérité des orangers. Si cette religion, si cette culture, si cette échelle de valeur, si cette forme d'activité et non telles autres, favorisent dans l'homme cette plénitude, délivrent en lui un grand seigneur qui s'ignorait, c'est que cette échelle de valeur, cette culture, cette forme d'activité, sont la vérité de l'homme. La logique ? Qu'elle se débrouille pour rendre compte de la vie. » (p161) Extrait n°2 « Nous voulons être délivrés. Celui qui donne un coup de pioche veut connaître un sens à son coup de pioche. Et le coup de pioche du bagnard, qui humilie le bagnard, n'est point le même que le coup de pioche du prospecteur, qui grandit le prospecteur. Le bagne ne réside point où les coups de pioche sont donnés. Il n'est pas d'horreur matérielle. Le bagne réside là où des coups de pioche sont donnés qui n'ont pas de sens, qui ne relient pas celui qui les donne à la communauté des hommes. Et nous voulons nous évader du bagne. » (p175) Extrait n°3 « Je m'assis en face d'un couple. Entre l'homme et la femme, l'enfant, tant bien que mal, avait fait son creux, et il dormait. Mais il se retourna dans le sommeil, et son visage m'apparut sous la veilleuse. Ah ! Quel adorable visage ! Il était né de ce couple-là une sorte de fruit doré. Il était né de ces lourdes hardes cette réussite de charme et de grâce. Je me penchais sur ce front lisse, sur cette douce moue des lèvres, et je me dis : voici un visage de musicien, voici Mozart enfant, voici une belle promesse de la vie. Les petits princes de légendes n'étaient point différents de lui : protégé, entouré, cultivé, que ne saurait-il devenir ! Quand il naît par mutation dans les jardins une rose nouvelle, voilà tous les jardiniers qui s'émeuvent. On isole la rose, on la favorise. Mais il n'est point de jardinier pour les hommes. [...] Mozart est condamné. Et je regagnais mon wagon. Je me disais : ces gens ne souffrent guère de leur sort. Et ce n'est point la charité ici qui me tourmente. Il ne s'agit point de s'attendrir sur une plaie éternellement rouverte. Ceux qui la portent ne la sentent pas. C'est quelque chose comme l'espèce humaine et non l'individu qui est blessé ici, qui est lésé. Je ne crois guère à la pitié. Ce qui me tourmente c'est le point de vue du jardinier. Ce qui me tourmente, ce n'est point cette misère, dans laquelle, après tout, on s'installe aussi bien que dans la paresse. Des générations d'orientaux vivent dans la crasse et s'y plaisent. Ce qui me tourmente, les soupes populaires ne le guérissent point. Ce qui me tourmente, ce ne sont ni ces creux, ni ces bosses, ni cette laideur. C'est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assassiné. » (p184)
Citadelle Essai publié en 1948 (à titre posthume) Citadelle
- extrait n°1
« Seigneur, j'habitais autrefois un village bâti sur le dos rassurant d'une colline, bien planté dans la terre et son ciel, un village établi pour durer et qui durait. Une usure merveilleuse luisait sur la margelle de nos puits, sur la pierre de nos seuils, sur l'épaulement courbe de nos fontaines. Mais voici qu'une nuit quelque chose se réveilla dans notre assise souterraine. Nous comprîmes que sous nos pieds la terre recommençait de vivre et de se pétrir. Ce qui était fait redevenait ouvrage. Et nous eûmes peur. Nous eûmes peur non tant pour nous-mêmes que pour l'objet de nos efforts. Pour ce contre quoi nous nous échangions au cours de la vie. J'étais, moi, ciseleur et j'eus grand peur pour la grande aiguière d'argent, à laquelle depuis deux années je travaillais. Contre laquelle j'avais échangé deux années de veilles. L'autre tremblait pour ses tapis de haute laine qu'il avait tissés dans la joie. Chaque jour il les déroulait au soleil. Il était fier d'avoir échangé quelque chose de sa chair racornie contre cette vague qui paraissait d'abord profonde. Une autre eu peur pour les oliviers qu'il avait plantés. Et je prétends qu'aucun d'entre nous ne craignait la mort, mais tous nous tremblions pour de petits objets stupides. Nous découvrions que la vie n'a de sens que si on l'échange peu à peu. La mort du jardinier n'a rien qui lèse un arbre. Mais si tu menaces l'arbre, alors meurt deux fois le jardinier. Et il y avait parmi nous un vieux conteur qui connaissait les plus beaux contes du désert. Et qui les avait embellis. Et qui était seul à les connaitre n'ayant point de fils. Et tandis que la terre commençait de glisser il tremblait pour de pauvres contes qui jamais ne seraient plus chantés par personne. Mais la terre continuait de vivre de de se pétrir et une grande marée ocre commençait de se former et de descendre. Et que veux-tu que l'on échange de soi pour embellir une marée mouvante qui se retourne lentement et avale tout ? Que bâtir sur ce mouvement ? Sous la pesée les maisons viraient lentement et sous l'effet d'une torsion presque invisible les poutres éclataient brusquement comme des barils de poudre noire. Ou bien les murs commençaient de trembler jusqu'à brusquement se répandre. Et ceux d'entre nous qui survivaient perdaient leur signification. » (p55)
Citadelle
- extrait n°2
« L'homme, disait mon père, c'est d'abord celui qui
crée. Et seuls sont frères les hommes qui collaborent. Et
seuls vivent ceux qui n'ont point trouvé leur paix dans les
provisions qu'ils avaient faites. On lui fit un jour une objection : Qu'appelles-tu créer ? Car s'il s'agit d'une invention qui se remarque, bien peu en sont capables. Et tu parles dès lors pour quelques-uns seulement, mais les autres ? Mon père leur répondit : Créer, c'est manquer peut-être ce pas dans la danse. C'est donner de travers ce coup de ciseau dans la pierre. Peu importe le destin du geste. Cet effort t'apparaît stérile à toi, aveugle, qui te tiens le nez contre, mais recule toi. Considère de plus loin le mouvement de ce quartier de ville. Il n'est plus là qu'une grande ferveur et qu'une poussière dorée du travail. Et les gestes manqués tu ne les remarques plus. Car ce peuple penché sur l'ouvrage, bon gré mal gré, édifie ses palais ou ses citernes ou ses jardins suspendus. Ses oeuvres naissent nécessairement de l'enchantement de ses doigts. Et je te le dis, elles naissent autant de ceux-là qui manquent leurs gestes que de ceux-là qui les réussissent, car tu ne peux partager l'homme, et si tu sauves seuls les grands sculpteurs tu seras privé de grands sculpteurs. Qui serait assez fou, pour choisir un métier qui donne si peu de chance de vivre ? Le grand sculpteur naît du terreau de mauvais sculpteurs. Ils lui servent d'escalier et l'élèvent. Et la belle danse naît de la ferveur à danser. Et la ferveur à danser exige que tous dansent _ même ceux qui dansent mal _ sinon il n'est point de ferveur mais académie pétrifiée et spectacle sans signification. Ne condamne pas leurs erreurs à la façon de l'historien qui juge une ère déjà conclue. Mais qui reprochera au cèdre de n'être encore que graine ou tige ou brindille poussée de travers ? Laisse faire. D'erreur en erreur se soulèvera la forêt de cèdres qui distribuera, les jours de grand vent, l'encens de ses oiseaux. » (p75)
Citadelle
- extrait n°3
« Car je me penchais d'abord sur le grand miracle de la mue et du changement de soi-même. Car il était dans la ville un lépreux. Voici, me dit mon père, l'abîme. Et il me conduisit dans les faubourgs aux lisières d'un champ maigre et sale. Autour du champ une barrière et au centre du champ une maison basse où logeait le lépreux tranché ainsi d'avec les hommes. Tu crois, me dit mon père, qu'il va hurler son désespoir ? Observe-le quand il sortira pour le voir bailler. Ni plus ni moins que celui-là en qui est mort l'amour. Ni plus ni moins que celui-là qui a été défait par l'exil. Car je te le dis : l'exil ne déchire pas, il use. Tu ne te repais plus que de songes et tu joues avec des dés vides. Peu importe son opulence. Il n'est plus que roi d'un royaume d'ombres. La nécessité, me dit mon père, voilà le salut. Tu ne peux jouer avec des dés vides. Tu ne peux pas te satisfaire de tes rêves pour la seule raison que tes rêves ne résistent point. Elles sont décevantes, les armées lancées dans les songes creux de l'adolescence. L'utile, c'est ce qui te résiste. Et le malheur de ce lépreux n'est point pour lui qu'il pourrisse, mais bien que rien ne lui résiste. Le voilà enfermé, sédentaire dans ses provisions. [...] Ne te fais point d'illusions, me disait mon père. N'imagine point son désespoir et ses bras tordus dans l'insomnie et sa colère contre Dieu ou contre soi-même ou contre les hommes. Car il n'est rien en lui sinon absence qui grandit. Qu'aurait-il de commun avec les hommes ? Ses yeux coulent et ses bras tombent de lui comme des branches. Et il ne reçoit plus de la ville que le bruit lointain d'un charroi. La vie ne l'alimente plus que d'un vague spectacle. Un spectacle n'est rien. Tu ne peux vivre que de ce que tu transformes. Tu ne vis point de ce qui est entreposé en toi comme un magasin. Et celui-là vivrait s'il pouvait fouetter le cheval et porter des pierres et contribuer à l'édification du temple. Mais tout lui est donné. » (p120 à 121)
Citadelle
- extrait n°4
« Celui-là qui me vient avec son langage pour saisir et exprimer l'homme dans la logique de son exposé me paraît semblable à l'enfant qui s'installe au pied de l'Atlas avec son seau et sa pelle et forme le projet de saisir la montagne et de la transporter ailleurs. L'homme c'est ce qui est, non point ce qui s'exprime. Certes, le but de toute conscience est d'exprimer ce qui est, mais l'expression est oeuvre difficile, lente et tortueuse, _ et l'erreur est de croire que n'est pas ce qui ne peut d'abord s'énoncer. Car énoncer et concevoir ont le même sens. Mais faible est la part de l'homme que j'ai jusqu'à aujourd'hui appris à concevoir. » (p129)
Citadelle
- extrait n°5
«
Me vint encore l’image du temps gagné, car je demande : « Au
nom de quoi ? » Et voici que l’autre me répond : « Au nom
de sa culture. » Comme si elle pouvait être exercice vide.
Citadelle
- extrait n°6
«
Mais il se trouva que mon désespoir
faisait place à une sérénité inattendue et singulière. J’enfonçais dans la boue
du chemin, je m’écorchais aux ronces, je luttais contre le fouet des rafales et
cependant se faisait en moi une sorte de clarté égale. Car je ne savais rien
mais il n’était rien que j’eusse pu connaître sans écoeurement. Car je n’avais
point touché Dieu, mais un dieu qui se laisse toucher n’est plus un dieu. Ni
s’il obéit à la prière. Et pour la première fois, je devinais que la grandeur
de la prière réside d’abord en ce qu’il n’y est point répondu et que n’entre
point dans cet échange la laideur d’un commerce. Et que l’apprentissage de la
prière est l’apprentissage du silence. Et que commence l’amour là seulement où
il n’est plus de don à attendre. L’amour d’abord est exercice de la prière et
la prière exercice du silence.
Citadelle
- extrait n°7
« _ Géomètre, que me dis-tu là ! La mère peut se lamenter sur le souvenir de l'enfant mort._ Certes, dans l'instant où il s'en va. Car les choses perdent leur sens. Le lait monte à la mère et il n'est plus d'enfant. Te pèse la confidence qui est destinée à la bien-aimée et il n'est plus de bien-aimée. Et si te voilà d'un domaine vendu et dispersé que feras-tu de l'amour du domaine ? C'est l'heure de la mue laquelle est toujours douloureuse. Mais tu te trompes, car les mots embrouillent les hommes. Vient l'heure où les choses anciennes reçoivent leur sens et qui était de te faire devenir. Vient l'heure où tu te sens enrichi d'avoir autrefois aimé. Et c'est la mélancolie laquelle est douce. Vient l'heure où la mère ayant vieilli est de visage plus émouvant et de coeur mieux éclairé, bien qu'elle n'ose avouer, tant elle a peur aussi des mots, que lui est doux le souvenir de l'enfant mort. As-tu jamais entendu une mère te dire qu'elle eût préféré ne point le connaître, ne point l'allaiter, ne point le chérir ? » (p285)
Citadelle
- extrait n°8
« Je
me suis certes hâté vers toi, dans la joie de te joindre.
Je t'ai fait porter des messages. Je t'ai comblée. La douceur,
pour moi, de l'amour c'était cette option que je te souhaitais
sur moi-même. Je t'accordais des droits afin de me sentir
lié. J'ai besoin de racines et de branches. Je me proposais pour
t'assister. Ainsi du rosier que je cultive. Je me soumets donc à
mon rosier. Rien de ma dignité ne s'offense des engagements que
je contracte. Et je me dois ainsi à mon amour.Je n'ai point craint de m'engager et j'ai fait le solliciteur. Je me suis librement avancé, car nul au monde n'a barre sur moi. Mais tu te trompais sur mon appel, car tu as lu dans mon appel ma dépendance : je n'étais point dépendant, j'étais généreux. Tu as compté mes pas vers toi, ne te nourrissant point de mon amour, mais de l'hommage de mon amour. Tu t'es méprise sur la signification de ma sollicitude. Je me détournerais donc de toi pour honorer celle-là seule qui est humble et qu'illuminera mon amour. J'aiderais à grandir celle-là seule que mon amour grandira. De même que je soignerais l'infirme pour le guérir, non pour le flatter : j'ai besoin d'un chemin, non d'un mur. Tu prétendais non à l'amour mais à un culte. Tu as barré ma route. Tu t'es dressée sur mon chemin comme une idole. Je n'ai que faire de cette rencontre, j'allais ailleurs. Je ne suis ni idole à servir, ni esclave pour servir. Quiconque me revendiquera je le répudierai. Je ne suis point objet placé en gage, et nul n'a créance sur moi. Ainsi n'ai-je créance sur personne : de celle qui m'aime je reçois perpétuellement. [...] Mais si je rencontre celle-là qui rougit et qui balbutie, et qui a besoin de présents pour apprendre à sourire, car ils lui sont vent de mer et non capture, alors je me ferai le chemin qui la délivre. Je n'irai ni m'humilier ni l'humilier dans l'amour. Je serai autour d'elle comme l'espace et en elle comme le temps. Je lui dirai : Ne te hâte point de me connaître, il n'est rien de moi à saisir. Je suis espace et temps, où devenir. Si elle a besoin de moi, comme la graine de la terre pour se faire arbre, je n'irai point l'étouffer par ma suffisance. Je ne l'honorerai point non plus pour elle-même. Je la grifferais durement des serres de l'amour. Mon amour lui sera aigle aux ailes puissantes. Et ce n'est point moi qu'elle découvrira mais, par moi, les vallées, les montagnes, les étoiles, les dieux. » (p354 à 355)
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