L'immoraliste Roman publié en 1902 (Livre de Poche). Extrait n°1
«
Nul doute, pensai-je, que l'exemple de cette terre, où
tout s'apprête au fruit, à l'utile moisson, ne doive avoir
sur moi la meilleure influence. J'admirais quel tranquille avenir
promettaient ces robustes boeufs, ces vaches pleines dans ces opulentes
prairies. Les pommiers en ordre plantés aux favorables penchants
des collines annonçaient cet été des
récoltes superbes; je rêvais sous quelle riche charge de
fruits allaient bientôt ployer leurs branches. De cette abondance
ordonnée, de cet asservissement joyeux, de ces souriantes
cultures, une harmonie s'établissait, non plus fortuite,
mais dictée, un rythme, une beauté tout à la fois
humaine et naturelle, où l'on ne savait plus ce que l'on
admirait, tant étaient confondus en une très parfaite
entente l'éclatement fécond de la libre nature, l'effort
savant de l'homme pour la régler. Que serait cet effort,
pensai-je, sans la puissante sauvagerie qu'il domine? Que serait le
sauvage élan de cette sève débordante sans
l'intelligent effort qui l'endigue et l'amène en riant au luxe?
_ Et je me laissais rêver à telles terres où toutes
forces si bien réglées, toutes dépenses si
compensées, tous échanges si stricts, que le moindre
déchet devînt sensible; puis, appliquant mon rêve
à la vie, je me construisis une éthique qui devenait une
science de la parfaite utilisation de soi par une intelligence
contrainte. » (p82)
Extrait n°2
« Je revis un peu plus volontiers les gens de ma partie, archéologues et philologues, mais ne trouvais, à causer avec eux, guère plus de plaisir et pas plus d'émotion qu'à feuilleter de bons dictionnaires d'histoire. Tout d'abord je pus espérer trouver une compréhension plus directe de la vie chez quelques romanciers et quelques poètes; mais s'ils l'avaient, cette compréhension, il faut avouer qu'ils ne la montraient guère; il me parut que la plupart ne vivaient point, se contentaient de paraître vivre et, pour un peu, eussent considérer la vie comme un fâcheux empêchement d'écrire. Et je ne pouvais pas les en blâmer; et je n'affirme pas que l'erreur ne vînt pas de moi ... D'ailleurs qu'entendais-je par : vivre? _ C'est précisément ce que j'eusse voulu qu'on m'apprît. _ Les uns et les autres causaient habilement des divers évènements de la vie, jamais de ce qui les motive. Quand aux quelques philosophes dont le rôle eût été de me renseigner, je savais depuis longtemps ce qu'il fallait attendre d'eux; mathématiciens ou néocriticistes, ils se tenaient aussi loin que possible de la troublante réalité et ne s'en occupaient pas plus que l'algébriste de l'existence des quantités qu'il mesure. De retour près de Marceline, je ne lui cachais point l'ennui que ces fréquentations me causaient. - Ils se ressemblent tous, lui disais-je. Chacun fait double emploi. Quand je parle à l'un d'eux, il me semble que je parle à plusieurs. - Mais, mon ami, répondait Marceline, vous ne pouvez demander à chacun de différer de tous les autres. - Plus ils se ressemblent entre eux et plus ils diffèrent de moi. » (p101)
Extrait n°3
« Pourtant je n'aurais pas su dire ni ce que j'entendais par vivre, ni si le goût que j'avais pris d'une vie plus spacieuse et aérée, moins contrainte et moins soucieuse d'autrui, n'était pas le secret très simple de ma gêne; ce secret me semblait plus mystérieux : un secret ressuscité, pensais-je, car je restais un étranger parmi les autres, comme quelqu'un qui revient de chez les morts. Et d'abord je ne ressentis qu'un douloureux désarroi; mais bientôt un sentiment très neuf se fit jour. Je n'avais éprouvé nul orgueil, je l'affirme, lors de la publication des travaux qui me valurent tant d'éloges. Etait-ce l'orgueil, à présent? Peut-être; mais du moins aucune nuance de vanité ne s'y mêlait. C'était pour la première fois, la conscience de ma valeur propre; ce qui me séparait, me distinguait des autres, importait; ce que personne d'autre que moi ne disait ni ne pouvait dire, c'était ce que j'avais à dire. Mon cours commençât tôt après; le sujet m'y portant, je gonflai ma première leçon de toute ma passion nouvelle. A propos de l'extrême civilisation latine, je peignais la culture artistique, montant à fleur de peuple, à la manière d'une sécrétion, qui d'abord indique pléthore, surabondance de santé, puis aussitôt se fige, durcit, s'oppose à tout parfait contact de l'esprit avec la nature, cache sous l'apparence persistante de la vie la diminution de la vie, forme gaine ou l'esprit gêné languit et bientôt, s'étiole, puis meurt. Enfin, poussant à bout ma pensée, je disais la culture, née de la vie, tuant la vie. » (p104)
Extrait n°4
« - Et quoi! vous aussi, cher Michel; vous ne m'aviez pourtant pas d'abord insulté, dit-il. Laissez donc aux journaux ces bêtises. Ils semblent s'étonner aujourd'hui qu'un homme de moeurs décriées puisse avoir encore quelques vertus. Je ne sais faire en moi les distinctions et les réserves qu'ils prétendent établir, et n'existe qu'en totalité. Je ne prétends à rien qu'au naturel, et pour chaque action, le plaisir que j'y prends m'est signe que je devais la faire. - Cela peut mener loin, lui dis-je. - J'y compte bien, reprit Ménalque. Ah! Si tous ceux qui nous entourent pouvaient se persuader de cela. Mais la plupart d'entre eux pensent n'obtenir d'eux-mêmes rien de bon que par la contrainte; ils ne se plaisent que contrefaits. C'est à soi-même que chacun prétend le moins ressembler. Chacun se propose un patron, puis l'imite; même s'il ne choisit pas le patron qu'il imite; il accepte un patron tout choisi. Il y a pourtant, je le crois, d'autres choses à lire, dans l'homme. On n'ose pas. On n'ose pas tourner la page. Lois de l'imitation; je les appelle : lois de la peur. On a peur de se trouver seul : et l'on ne se trouve pas du tout. Cette agoraphobie morale m'est odieuse; c'est la pire des lâchetés. Pourtant c'est toujours seul qu'on invente. Mais qui cherche ici d'inventer? Ce que l'on sent en soi de différent, c'est précisément ce que l'on possède de rare, ce qui fait à chacun sa valeur; et c'est là ce que l'on tâche de supprimer. On imite. Et l'on prétend aimer la vie. » (p115)
Extrait n°5
« Je tâchai donc, et encore une fois, de refermer ma main sur mon amour. Mais qu'avais-je besoin de tranquille bonheur? Celui que me donnait et que représentait pour moi Marceline, était comme un repos pour qui ne se sent pas fatigué. Mais comme je sentais qu'elle était lasse et qu'elle avait besoin de mon amour, je l'en enveloppais et feignis que ce fût par le besoin que j'en avais moi-même. Je sentais intolérablement sa souffrance; c'était pour l'en guérir que je l'aimais. Ah! soins passionnés, tendres veilles! Comme d'autres exaspèrent leur foi en en exagérant les pratiques, ainsi développai-je mon amour. » (p151)
Extrait n°6
« A Syracuse, l'état de la mer et le service irrégulier des bateaux nous força d'attendre huit jours. Tous les instants que je ne passais pas près de Marceline, je les passais dans le vieux port. O petit port de Syracuse! odeurs de vin suri, ruelles boudeuses, puantes échoppe où roulaient débardeurs, vagabonds, marinier avinés. La société des pires gens m'était compagnie délectable. Et qu'avais-je besoin de comprendre bien leur langage, quand toute ma chair le goutaît. La brutalité de la passion y prenait encore à mes yeux un hypocrite aspect de santé, de vigueur. Et j'avais beau me dire que leur vie misérable ne pouvait avoir pour eux le goût qu'elle prenait pour moi ... Ah! j'eusse voulu rouler avec eux sous la table et ne me réveiller qu'au frisson triste du matin. Et j'exaspérais au près d'eux ma grandissante horreur du luxe, du confort, de ce dont je m'étais entouré, de cette protection que ma neuve santé avait su me rendre inutile, de toutes ces précautions que l'on prend pour préserver son corps du contact hasardeux de la vie. J'imaginais plus loin leur existence. J'eusse voulu plus loin les suivre, et pénétrer dans leur ivresse ... [...] Marceline ne se méprenait pas sur ma pensée; quand je revenais du vieux port, je ne lui cachais pas quels tristes gens m'y entouraient. Tout est dans l'homme. Marceline entrevoyait bien ce que je m'acharnais à découvrir; et comme je lui reprochais de croire trop souvent à des vertus qu'elle inventait à mesure en chaque être : - Vous, vous n'êtes content, me dit-elle, que quand vous leur avez fait montrer quelque vice. Ne comprenez-vous pas que notre regard développe, exagère en chacun le point sur lequel il s'attache, et que nous le faisons devenir ce que nous prétendons qu'il est? J'eusse voulu qu'elle n'eût pas raison, mais devait bien m'avouer qu'en chaque être, le pire instinct me paraissait le plus sincère. Puis, qu'appelais-je sincérité? » (p165)
Les nourritures terrestres suivi de Les nouvelles nourritures Oeuvre publiée en 1897 (Folio). Extrait n°1
« L'aigle se grise de son vol. Le rossignol s'enivre des nuits d'été. La plaine tremble de chaleur. Nathanaël, que toute émotion sache te devenir une ivresse. Si ce que tu manges ne te grise pas, c'est que tu n'avais pas assez faim. Chaque action parfaite s'accompagne de volupté. A cela tu connais que tu devais la faire. Je n'aime point ceux qui se font un mérite d'avoir péniblement oeuvré. Car si c'était pénible, ils auraient mieux fait de faire autre chose. La joie que l'on y trouve est signe de l'appropriation du travail et la sincérité de mon plaisir, Nathanaël, m'est le plus important des guides. » (p38)
Extrait n°2
« Seul, je goûtais la violente joie de l'orgueil. J'aimais me lever avant l'aube ; j'appelais le soleil sur les chaumes ; le chant de l'alouette était ma fantaisie et la rosée était ma lotion d'aurore. Je me plaisais à d'excessives frugalités, mangeant si peu que ma tête en était légère et que toute sensation me devenait une sorte d'ivresse. J'ai bu bien des vins depuis, mais aucun ne donnait, je sais, cet étourdissement du jeûne, au grand matin ce vacillement de la plaine, avant que, le soleil venu, je ne dorme au creux d'une meule. Le pain que j'emportais avec moi, je le gardais parfois jusqu'à la demi-défaillance ; alors il me semblait sentir moins étrangement la nature et qu'elle me pénétrait mieux ; c'était un afflux du dehors ; par tous mes sens ouverts j'accueillais sa présence ; tout, en moi, s'y trouvait convié. » (p68)
Extrait n°3
« Départs horribles dans la demi-clarté d'avant l'aube. Grelottement de l'âme et de la chair. Vertige. On cherche ce qu'on pourrait bien emporter encore. _ Qu'aimes-tu tant dans les départs, Ménalque ? Il répondit : _ l'avant goût de la mort. Non certes ce n'est pas tant de voir autre chose que me séparer de tout ce qui ne m'est pas indispensable. Ah ! De combien de choses, Nathanaël, on aurait encore pu se passer ! Ames jamais suffisamment dénuées pour être enfin suffisamment emplies d'amour _ d'amour, d'attente et d'espérance, qui sont nos seules vraies possessions. Ah ! Tous ces lieux où l'on aurait tout aussi bien pu vivre ! Lieux où foisonnerait le bonheur. Fermes laborieuses ; travaux inestimables des champs ; fatigue ; immense sérénité du sommeil ... Partons ! Et ne nous arrêtons que n'importe où ! ... » (p95)
Extrait n°4
« Certes oui ! Ténébreuse fut ma jeunesse ; Je m'en repens. Je ne goûtais pas le sel de la terre Ni celui de la grande mer salée. Je croyais que j'étais le sel de la terre Et j'avais peur de perdre ma saveur. Le sel de la mer ne perd point sa saveur ; mais mes lèvres sont déjà vieilles pour la sentir. Ah ! Que n'ai-je respiré l'air marin quand mon âme en était avide ? Quel vin va suffire à présent à me griser ? Nathanaël, ah ! Satisfais ta joie quand ton âme en est souriante _ et ton désir d'amour quand tes lèvres sont encore belles à baiser, et quand ton étreinte est joyeuse. Car tu penseras, tu diras : _ Les fruits étaient là ; leur poids courbait, lassait déjà les branches ; _ Ma bouche était là et elle était pleine de désirs ; _ Mais ma bouche est restée fermée et mes mains n'ont pu se tendre parce qu'elles étaient jointes pour la prière ; _ Et mon âme et ma chair sont restées désespérément assoiffées _ L'heure est désespérément passée. » (p152)
Extrait n°5
« Nathanaël, à présent, jette mon livre. Emancipe-t'en. Quitte-moi. Quitte-moi ; maintenant tu m'importunes ; tu me retiens ; l'amour que je me suis surfait pour toi m'occupe trop. Je suis las de feindre d'éduquer quelqu'un. Quand ai-je dit que je te voulais pareil à moi ? _ C'est parce que tu diffères de moi que je t'aime ; je n'aime en toi que ce qui diffère de moi. Eduquer ! Qui donc éduquerais-je, que moi-même ? Nathanaël, te le dirais-je ? Je me suis interminablement éduqué. Je continue. Je ne m'estime jamais que dans ce que je pourrais faire. Nathanaël, jette mon livre ; ne t'y satisfais point. Ne crois pas que ta vérité puisse être trouvée par quelque autre ; plus que tout, aie honte de cela. Si je cherchais tes aliments, tu n'aurais pas de faim pour les manger ; si je préparais ton lit, tu n'aurais pas de sommeil pour y dormir. Jette mon livre ; dis-toi bien que ce n'est là qu'une des milles postures possibles en face de la vie. Cherche la tienne. Ce qu'un autre aurait fait aussi bien que toi, ne le fais pas. Ce qu'un autre aurait dit aussi bien que toi, ne le dis pas, _ aussi bien écrit que toi, ne l'écris pas. Ne t'attache en toi qu'à ce que tu sens qui n'est nulle part ailleurs qu'en toi-même, et crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah ! le plus irremplaçable des êtres. » (p164)
Extrait n°6
« Connais-toi toi même. Maxime aussi pernicieuse que laide. Quiconque s'observe arrête son développement. La chenille qui chercherait à bien se connaître ne deviendrait jamais papillon. *** Je sens bien, à travers ma diversité, une constance ; ce que je sens divers c'est toujours moi. Mais précisément parce que je sais et sens qu'elle existe, cette constance, pourquoi chercher à l'obtenir ? Je me suis tout au long de ma vie, refusé de chercher à me connaître ; c'est-à-dire : refusé de me chercher. Il m'a paru que cette recherche, ou plus exactement sa réussite, entraînait quelque limitation et appauvrissement de l'être, ou que seules arrivaient à se trouver et se comprendre quelques personnalités assez pauvres et limitées ; ou plus encore : que cette connaissance que l'on prenait de soi limitait l'être, son développement ; car tel que l'on s'était trouvé l'on restait soucieux de ressembler ensuite à soi-même, et que mieux valait protéger sans cesse l'expectative, un perpétuel insaisissable devenir. L'inconséquence me déplaît moins que certaine conséquence résolue, que certaine volonté de demeurer fidèle à soi-même et que la crainte de se couper. Je crois du reste que cette inconséquence n'est qu'apparente et qu'elle répond à quelque continuité plus cachée. Je crois aussi qu'ici, comme partout, les phrases nous trompent, car le langage nous impose plus de logique qu'il n'en est souvent dans la vie ; et que le plus précieux de nous même est ce qui reste informulé. » (p223)
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