Jean GIONO
Retour sommaire



Les grands chemins
Roman publié en 1951 (Folio).

Extrait n°1
 
«  Il me demande ce que je fais. Je le lui dis. Il me pose des questions très précises. Je lui en pose, moi aussi parce qu'il a l'air de ne pas être tombé de la dernière pluie. On comprend par exemple qu'en parlant du travail et de ses rapports avec le bonheur qu'on éprouve ou qu'on n'éprouve pas, il sait de quoi il s'agit. Il est le dernier de six d'une famille qui est encore fixée à la terre dans une vallée de la montagne. Il me rappelle Thomas, surtout quand il boit. Il empoigne le verre à pleine main comme lui et il a sa façon de se lécher les lèvres. Il déguste sa deuxième pipe comme il faut. Moi aussi.
    Il me confesse, en douce, mais pas pour son boulot. Je prête volontiers le flanc. Je crois qu'il a une idée derrière la tête. Ce qui l'intéresse c'est qu'il a trouvé un homme de son bord. Il veut savoir pourquoi j'ai quitté ma dernière place. Ce n'est pas un mystère : c'est que, de temps en temps, j'aime partir, c'est très simple. Il me dit :
    - Mais, l'hiver ?
    - L'hiver, je m'arrange pour rester.
    Il fume un moment en silence. Je sens qu'il est en train de faire un détour. Je l'attends. Il arrive d'un côté imprévu. Il me parle des hommes de tout repos. Est-ce qu'il y en a ? Je ne lui pose pas la question. Je raconte très naturellement une histoire ancienne, en gazant toujours, bien entendu.
   Si je savais exactement de quel repos il s'agit, je ferais mieux, mais je me tiens prudemment à carreau. Je ne m'avance d'aucun côté, et le bonhomme que je lui dépeins, qui est moi, est vraiment de tout repos. Je vais même plus loin et je me montre aux prises avec diverses difficultés dans des faits qui se sont passés à des endroits précis. Je donne les noms. J'arrive à me faire mousser sans tirer gloire. Ma pipe sur laquelle je tire tout doucement me permet de faire les repos de modestie aux bons endroits.
    Il n'est pas très convaincu. Il se demande si c'est du lard ou du cochon. Je suis sûr cependant d'être resté dans la note. C'est qu'il en veut plus, mais pour le dire il prend mille précautions. Il va jusqu'à chercher dans Dieu. Je crois que c'est parce qu'il a perdu contenance, ou patience, ou qu'il est sur le point de perdre prudence, car il a très envie de quelque chose ; je le vois.
  Jusqu'à maintenant, nous avions parlé et passé le temps comme deux paysans. Ce n'est plus pareil. Si on s'expliquait clairement ça irait très vite mais nous avons, lui et moi, notre intérêt personnel. J'ai l'impression que ce n'est pas tellement la vertu qu'il cherche, mais ce n'est pas moi qui vais aller le lui dire. » (p26 à 27)


Up Retour sommaire

Extrait n°2

«  Après un peu de sous-bois où il fait frisquet et humide je rejoins la grand-route. Elle descend dans une sapinière soignée par les forestiers : c'est un vrai parc.
    L'automne continue aujourd'hui à être pour moi un bon copain. Je cherche en vain sur la montagne d'en face les traces du hameau dont je voyais hier soir les lumières. Tout est recouvert de forêts de hêtres. Vu d'ici, le monde est en cuivre du haut en bas. Je vois à travers mes propres arbres un petit bout de ciel très bleu. Qu'est-ce qu'il faut de plus ? Le matin, tout est beau.
    Je touche ma barbe. C'est la saison où je la laisse pousser. Mais elle n'a encore que cinq jours. C'est une chose qui se fait sans que j'y pense. J'aurais donc tort de me plaindre que la mariée est trop belle. Dans deux semaines, je serai magnifique.
    J'arrive dans une petite clairière et je m'assois. Il y a quelques hêtres dont pendant longtemps je regarde les feuilles tomber une à une, sans vent. Elles sont rouges et volent très lentement. D'autres, qui sont tombées de ces jours-ci et dont l'herbe est couverte, se sont gorgées d'humidité et répandent une odeur qui me fait penser à des tas de choses apaisantes. Je resterais là tout le jour.
    Peu à peu le soleil illumine et chauffe tout cet endroit où je me tiens. Dans chaque arbre qu'il touche il précipite une chute de feuilles si épaisse qu'elle fait un bruit de pluie. Les oiseaux arrivent. Il y a ce fameux bleu à gros bec qui cherche les faines ; il voltige si vite à travers les feuillages dorés qu'on le voit passer comme un fil. Un rouge-gorge, qui a déjà sa tenue d'hiver et qui ressemble à un petit morceau de brique, saute dans l'herbe. Je m'amuse. Je ne me lasse surtout pas de cette odeur de feuille morte et de champignon presque plus agréable que le parfum du tabac.
    Puis, je m'en vais, et en partant je fume.
   La route finit par toucher le fond de la vallée. Elle file à travers des trembles jusqu'à un petit pont. J'entends déjà le ronron de l'eau. » (p30)


Up Retour sommaire

Extrait n°3
 
«  Il n'est pas si con que ça. Il s'est bien rendu compte que je viens de me mordre la langue. Il a un petit sourire mauvais, et il me laisse tout le temps de faire un tour de l'horizon. Le bled où nous sommes est d'un moche complètement fini. C'est torché. Le vent et rien ; impossible de se raccrocher à quoi que ce soit. Obligé de chercher en soi-même.
    J'ai connu des quantités d'endroits où il en faut peu pour se changer les idées : un oiseau, une sauterelle, même le vent. Je vois bien, à force de regarder, qu'ici aussi il y a des sauterelles : les oiseaux ne manquent pas, même ils doivent être drôles dans ce vent si fort où ils rament, mais je me fous de ce qu'ils font et de ce qu'ils sont ; je suis dans un drôle d'état d'esprit. C'est loin d'être rigolo.
    Au fond ce que je voudrais doit venir de l'artiste. Et ce que je voudrais, je n'en sais rien. J'en suis toujours au même point. Je voudrais faire amitié, et qu'on ne parle plus de rien, qu'il n'en soit plus question, que ce soit sûr, qu'on ne soit pas tout le temps à se demander si c'est du lard ou du cochon.
    Le truc qu'il croit : que je lui ai barboté son fric, ça ne me gêne pas tant que ça. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle ça ne me fout pas en rogne. Au contraire, dans un certain sens ça me plaît parce qu'il y croit vraiment. Il n'a pas d'ennui à ce sujet.
    Je n'ai pas du tout envie de me mettre à faire des chichis. Tel qu'il est il me plaît. Et tel qu'il me plaît, il est à côté de moi maintenant. Je me demande ce que je réclame.
    Son regard est mauvais plus que méchant. J'en connais qui préféraient, et qui préfèrent en être loin que près : Catherine par exemple, le petit blond par exemple, le patron par exemple qui m'a déjà demandé qui était ce personnage que je traînais avec moi. Je ne peux pas dire que j'aime ce regard-là ; personne ne peut l'aimer. Il n'annonce rien de bon. Il vous juge à son profit. Et moi je sais que celui qui a ce regard, et l'envie de profiter de tout le monde, ne peut plus profiter de personne. » (p204)


Up Retour sommaire