Les vertes collines d'Afrique Roman publié en 1937 (Folio). Extrait
n°1
«
Or s'il est agréable de chasser ce que vous convoitez
beaucoup pendant de longs espaces de temps, de voir vaines vos ruses,
vos manoeuvres et d'avouer un échec chaque soir, mais il faut
pouvoir chasser librement et savoir à chaque sortie que,
tôt ou tard, la chance tournera et que vous aurez l'occasion que
vous cherchez. Mais il n'est pas agréable d'avoir une limite de
temps dans laquelle vous devez tuer votre koudou ou risquer de ne
jamais l'avoir, ni même d'en voir un. Ce n'est pas ainsi que
devrait être la chasse. C'est trop comme ces garçons qu'on
envoyait à Paris avec deux ans pour réussir, comme
écrivains ou peintres, après quoi, s'ils n'avaient pas
réussi, ils devaient revenir chez eux et entrer dans les
affaires de leur père. La vraie manière de chasser est de
le faire aussi longtemps que vous vivez et aussi longtemps qu'il existe
un certain animal ; exactement comme la vraie manière de peindre
est aussi longtemps qu'il y a vous et des couleurs et de la toile, et
d'écrire aussi longtemps que vous pouvez vivre et qu'il y a un
crayon et du papier ou de l'encre ou n'importe quelle machine pour le
faire, ou n'importe quel sujet sur lequel vous avez envie
d'écrire, et vous vous sentiriez un imbécile, et vous
seriez un imbécile de faire autrement. Mais maintenant nous
étions là, harcelés par le temps, par la saison et
par l'épuisement de notre argent, de sorte que ce qui aurait
dû être amusant à faire chaque jour, que l'on tue ou
non, devenait forcément cette perversion tout à fait
exaspérante de la vie : l'obligation d'accomplir quelque chose
en moins de temps qu'on ne devrait vraiment en disposer pour le faire.
» (p22)
Extrait
n°2
« Les écrivains devraient travailler seuls. Ils ne devraient se voir que quand leur travail est terminé et même alors pas trop souvent. Ou bien ils deviennent comme les écrivains à New York. Tous des asticots dans une bouteille, essayant d'extraire le savoir et la nourriture de leur propre contact et de celui de la bouteille. Quelquefois la bouteille a la forme de l'art, quelquefois des sciences économiques, quelquefois une forme économico-religieuse. Mais, une fois dans la bouteille ils y restent. Ils se sentent seuls en dehors de la bouteille. Ils redoutent la solitude. Ils ont peur d'être seuls dans leur croyance et pas une femme ne pourrait en aimer aucun assez pour qu'en cette femme ils puissent tuer leur solitude, ou la confondre avec la sienne, ou faire avec elle quelque chose qui rende le reste sans importance. » (p32) |