L'Amant de Lady Chatterley Roman publié en 1928 (Livre de Poche). Extrait
n°1
«
Nous allons vers de mauvais jours, mes amis, nous allons vers de
bien mauvais jours ! Si cela continue, l'avenir ne réserve aux
masses industrielles que mort et destruction. Je sens parfois mes
entrailles tourner en eau, et voilà que tu vas avoir un enfant
de moi. Mais peu importe. Les mauvais jours n'ont jamais flétri
le crocus, ni même l'amour des femmes; Ils ne flétrirons
pas le désir que j'ai de toi, ni cette petite flamme fourchue
qui brûle entre nous deux. L'an prochain nous serons ensemble. En
dépit de mes appréhensions, je crois à cette
réunion. Un homme doit se battre pour ce à quoi il croit,
et ensuite il doit faire confiance à quelque chose qui le
dépasse. On ne peut pas s'assurer sur l'avenir, sauf en faisant
confiance à ce que l'on a de meilleur en soi-même et aux
puissances qui vous dépassent. C'est pourquoi je crois à
notre petite flamme fourchue. Pour moi il n'y a rien d'autre au monde.
Je n'ai pas d'amis, pas d'amis véritablement intimes. Seulement
toi. Et ma vie tient à cette flamme fourchue. La vieille
Pentecôte ne me convient pas tout à fait. Moi et Dieu,
ça semble un peu prétentieux. Mais la petite flamme
fourchue, voilà ce à quoi je tiens. Et ce, en
dépit des Clifford, des Bertha, des compagnies minières,
des gouvernements et des populaces mercenaires.
Voilà ce pourquoi je ne tiens pas à me mettre à penser à toi. Cela me torture et ça ne te fais pas de bien. Je ne veux pas que tu t'éloignes de moi. Mais si je me mets à me tourmenter, c'est du gaspillage. De la patience, toujours de la patience. Cet hiver est le quarantième de mon existence. Je ne peux rien changer aux hivers passés, mais cet hiver-ci, je vais m'en tenir à ma petite flamme de Pentecôte et je serai en paix. Personne n'aura le droit de souffler dessus. Je crois à un mystère supérieur qui interdit même la destruction du crocus. Et si nous sommes, toi en Ecosse et moi dans les midlands, si je ne peux pas t'entourer de mes bras ni de mes jambes, j'ai tout de même quelque chose de toi. Mon âme fait frémir avec toi la petite flamme de Pentecôte, c'est comme la paix de faire l'amour. Nous avons créé une flamme en nous baisant, tout comme les fleurs naissent de la baise entre le soleil et la terre. Mais c'est une création délicate, qui nécessite de la patience et cette longue pause. C'est pourquoi, maintenant, j'aime la chasteté. Elle est la paix que procure l'étreinte. J'aime être chaste, tout comme les perce-neige aiment la neige. J'aime cette chasteté parce qu'elle est la pause paisible de notre baise, qu'elle est désormais entre nous comme le perce-neige d'une blanche flamme fourchue. Et quand viendra le vrai printemps, quand viendra le temps de nos retrouvailles, nous pourrons faire l'amour, ranimer la petite flamme, la rendre jaune, brillante, toute brillante. Mais le moment n'est pas venu. Maintenant est l'heure de la chasteté. Elle est si bonne ; c'est un fleuve de fraîcheur dans l'âme. J'aime ce qui coule entre nous. Elle est la fraicheur de l'onde et de la pluie. Comment les hommes peuvent-ils si fastidieusement courir les bonnes fortunes. Quel malheur d'être Don Juan, de faire l'amour comme un forcené sans être capable de trouver la paix, de ne pas pouvoir être chaste dans les frais intervalles de paix, comme au bord d'un fleuve. Que de mots parce que je puis te toucher. Si je pouvais dormir en te serrant dans mes bras, l'encre resterait dans l'encrier. Nous pourrions être chastes ou faire l'amour. Mais il nous faut être pour un temps éloignés l'un de l'autre, et je crois que c'est ce qu'il y a de plus raisonnable. Si seulement on pouvait en être sûr. Tant pis, tant pis, nous ne nous tourmenterons pas. Nous faisons toute confiance à la petite flamme et au dieu anonyme qui la garde d'un souffle néfaste. Tu es tellement présente ici que c'est vraiment dommage que n'y sois pas pour de bon. » (p382 à 383)
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