André MALRAUX
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La Condition Humaine
Roman publié en 1946 (Livre de Poche).

Extrait n°1
 
«  [...] Dans son poids, le corps, prêt à retomber à droite ou à gauche, trouvait encore de la vie. Tchen ne pouvait lâcher le poignard. A travers l'arme, son bras raidi, son épaule douloureuse, un courant d'angoisse s'établissait entre le corps et lui jusqu'au fond de sa poitrine, jusqu'à son coeur convulsif, seule chose qui bougeât dans la pièce. Il était absolument immobile ; le sang qui continuait à couler de son bras gauche lui semblait celui de l'homme couché ; sans que rien de nouveau fût survenu, il eut soudain la certitude que cet homme était mort. Respirant à peine, il continuait de le maintenir sur le côté, dans la lumière immobile et trouble, dans la solitude de la chambre. Rien n'y indiquait le combat, pas même la déchirure de la mousseline qui semblait séparée en deux pans : il n'y avait que le silence et une ivresse écrasante où il sombrait, séparé du monde des vivants, accroché à son arme. Ses doigts étaient de plus en plus serrés, mais les muscles du bras se relâchaient et le bras tout entier commença à trembler par secousses, comme une corde. Ce n'était pas la peur, c'était une épouvante à la fois atroce et solennelle qu'il ne connaissait plus depuis son enfance : il était seul avec la mort, seul dans un lieu sans hommes, mollement écrasé à la fois par l'horreur et par le goût du sang.
    Il parvint à ouvrir la main. Le corps s'inclina doucement sur le ventre : le manche du poignard ayant porté à faux, sur le drap une tache sombre commença à s'étendre, grandit comme un être vivant. Et à côté d'elle, grandissant comme elle, parut l'ombre de deux oreilles pointues.
    La porte était proche, le balcon plus éloigné ; mais c'était du balcon que venait l'ombre. Bien que Tchen ne crût pas aux génies, il était paralysé; incapable de se retourner. Il sursauta : un miaulement. A demi délivré, il osa regarder. C'était un chat de gouttière qui entrait par la fenêtre sur ses pattes silencieuses, les yeux fixés sur lui. Une rage forcenée secouait Tchen à mesure qu'avançait l'ombre ; rien de vivant ne devait se glisser dans la farouche région où il était jeté : ce qui l'avait vu tenir ce couteau l'empêchait de remonter chez les hommes. Il ouvrit le rasoir, fit un pas en avant : l'animal s'enfuit par le balcon. Tchen se trouva en face de Shanghaï.
    Secouée par son angoisse, la nuit bouillonnait comme une énorme fumée noire pleine d'étincelles ; au rythme de sa respiration de moins en moins haletante elle s'immobilisa et, dans la déchirure des nuages, des étoiles s'établirent dans leur mouvement éternel qui l'envahit avec l'air plus frais du dehors. Une sirène s'éleva, puis se perdit dans cette poignante sérénité. Au-dessous, tout en bas, les lumières de minuit reflétées à travers une brume jaune par le macadam mouillé, par les raies pâles des rails, palpitaient de la vie des hommes qui ne tuent pas. C'étaient là des millions de vies, et toutes maintenant rejetaient la sienne ; mais qu'était leur condamnation misérable à côté de la mort qui se retirait de lui, qui semblait couler hors de son corps à long traits, comme le sang de l'autre? Toute cette ombre immobile ou scintillante était la vie, comme le fleuve, comme la mer invisible au loin _ la mer ... Respirant enfin jusqu'au plus profond de sa poitrine, il lui sembla rejoindre cette vie avec une reconnaissance sans fond _ prêt à pleurer, aussi bouleversé que tout à l'heure. Il faut filer. Il demeurait, contemplant le mouvement des autos, des passants qui couraient sous ses pieds dans la rue illuminée, comme un aveugle guéri regarde, comme un affamé mange. Insatiable de vie, il eût voulu toucher ces corps. » (p11)


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Extrait n°2

«  Kyo souffrait de la douleur la plus humiliante : celle qu'on se méprise d'éprouver. Réellement elle était libre de coucher avec qui elle voulait. D'où venait donc cette souffrance sur laquelle il ne se reconnaissait aucun droit, et qui se reconnaissait tant de droits sur lui ? » (p42)


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Extrait n°3
 
«  Il marchait à côté de Katow, une fois de plus. Il ne pouvait pourtant se délivrer d'elle. Tout à l'heure, elle me semblait une folle ou une aveugle. Je ne la connais pas. Je ne la connais que dans la mesure où je l'aime, que dans le sens où je l'aime. On ne possède d'un être que ce qu'on change en lui, dit mon père ... Et après ? Il s'enfonçait en lui-même comme dans cette ruelle de plus en plus noire, où même les isolateurs du télégraphe ne luisaient plus sur le ciel. Il y retrouvait l'angoisse, et se souvint des disques : On entend la voix des autres avec ses oreilles, la sienne avec la gorge. Oui, sa vie aussi, on l'entend avec la gorge, et celle des autres ? ... Il y avait d'abord la solitude, la solitude immuable derrière la multitude mortelle comme la grande nuit primitive derrière cette nuit dense et basse sous quoi guettait la ville déserte, pleine d'espoir et de haine. Mais moi, pour moi, pour la gorge, que suis-je ? Une espèce d'affirmation absolue, d'affirmation de fou : une intensité plus grande que celle de tout le reste. Pour les autres, je suis ce que j'ai fait. Pour May seule, il n'était pas ce qu'il avait fait ; pour lui seul elle était tout autre chose que sa biographie. L'étreinte par laquelle l'amour maintient les êtres collés l'un à l'autre contre la solitude, ce n'était pas à l'homme qu'elle apportait son aide ; c'était au fou, au monstre incomparable, préférable à tout, que tout être est pour soi-même, et qu'il choie dans son coeur. Depuis que sa mère était morte, May était le seul être pour qui il ne fût pas Kyo Gisors, mais la plus étroite complicité. Une complicité consentie, conquise, choisie, pensa-t-il, extraordinairement d'accord avec la nuit, comme si sa pensée n'eût plus été faite pour la lumière. Les hommes ne sont pas mes semblables, ils sont ceux qui me regardent et me jugent ; mes semblables, ce sont ceux qui m'aiment  et ne me regardent pas, qui m'aiment contre tout, qui m'aiment contre la déchéance, contre la bassesse, contre la trahison, moi et non ce que j'ai fait ou ferai, qui m'aimeraient tant que je m'aimerais moi-même _  jusqu'au suicide, compris ... avec elle j'ai en commun cet amour déchiré ou non, comme d'autres ont, ensemble, des enfants malades et qui peuvent mourir ... ce n'était certes pas le bonheur, c'était quelque chose de primitif qui s'accordait aux ténèbres et faisait monter en lui une chaleur qui finissait dans une étreinte immobile, comme d'une joue contre une joue _ la seule chose en lui qui fût aussi forte que la mort. » (p46)


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Extrait n°4
 

«  Ici Gisors retrouvait son fils, indifférent au christianisme mais à qui l'éducation japonaise (Kyo avait vécu du Japon de sa huitième à sa dix-septième année) avait imposé aussi la conviction que les idées ne devaient pas être pensées, mais vécues. Kyo avait choisi l'action, d'une façon grave et préméditée, comme d'autres choisissent les armes ou la mer : il avait quitté son père, vécu à  Canton, à Tientsin, de la vie des manœuvres et des coolies-pousse, pour organiser les syndicats. Tchen - l'oncle pris comme otage et n'ayant pu payer sa rançon, exécuté à  la prise de Swatéou - s'était trouvé sans argent, nanti de diplômes sans valeur, en face de ses vingt-quatre ans et de la Chine. Chauffeur de camion tant que les pistes du Nord avaient été dangereuses, puis aide-chimiste, puis rien. Tout le précipitait à  l'action politique : l'espoir d'un monde différent, la possibilité de manger quoique misérablement (il était naturellement austère, peut-être par orgueil), la satisfaction de ses haines, de sa pensée, de son caractère. Elle donnait un sens à sa solitude. Mais, chez Kyo, tout était plus simple. Le sens héroïque lui avait été donné comme une discipline, non comme une justification de la vie. Il n'était pas inquiet. Sa vie avait un sens, et il le connaissait : donner à chacun de ces hommes que la famine, en ce moment même, faisait mourir comme une peste lente, la possession de sa propre dignité. Il était des leurs : ils avaient les mêmes ennemis. Métis, hors-castes, dédaigné des Blancs et plus encore des Blanches, Kyo n'avait pas tenté de les séduire : il avait cherché les siens et les avait trouvés. Il n'y a pas de dignité possible, pas de vie réelle pour un homme qui travaille douze heures par jour sans savoir pour quoi il travaille. Il fallait que ce travail prît un sens, devînt une patrie. Les questions individuelles ne se posaient pour Kyo que dans sa vie privée. » (p55)



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Extrait n°5

«  Kyo avait admis une fois pour toute qu'il jouait sa propre vie, et vivait parmi les hommes qui savaient que la leur était chaque jour menacée : le courage ne l'étonnait pas. Mais c'était la première fois qu'il rencontrait la fascination de la mort, dans cet ami à peine visible qui parlait d'une voie de distrait _ comme si ses paroles eussent été suscitées par la même force de la nuit que sa propre angoisse, par l'intimité toute-puissante de l'anxiété, du silence et de la fatigue ... Cependant, sa voix venait de changer.
    - Tu y penses avec ... avec inquiétude ?
    - Nong. Avec ...
    Il hésita :
    - Je cherche un mot plus fort que joie. Il n'y a pas de mot. Même en chinois. Un apaisement total. Une sorte de ... comment dites-vous ? de ... je ne sais pas. Il  n'y a qu'une chose qui soit encore plus profonde. Plus loin de l'homme, plus près de ... Tu connais l'opium ?
    - Guère.
   - Alors je peux mal te l'expliquer. Plus près de ce que vous appelez ... extase. Oui. Mais épais. Profong. Pas léger. Une extase vers ... vers le bas.
    - Et c'est une idée qui te donne ça ?
    - Oui : ma propre mort.
    Toujours cet voix de distrait. Il se tuera, pensa Kyo. Il avait assez écouté son père pour savoir que celui qui cherche aussi âprement l'absolu ne le trouve que dans la sensation. soif d'absolu, soif d'immortalité, donc peur de mourir : Tchen eût du être lâche ; mais il sentait, comme tout mystique, que son absolu ne pouvait être saisi que dans l'instant. D'où sans doute son dédain de tout ce qui ne tendait à l'instant qui le lierait à lui-même dans une possession vertigineuse. De cette forme humaine que Kyo ne voyait même pas, émanait une force aveugle et qui la dominait, l'informe matière dont se fait la fatalité. Ce camarade maintenant silencieux, rêvassant à ses familières visions d'épouvante, avait quelque chose de fou, mais aussi
quelque chose de sacré _ ce qu'a toujours de sacré la présence de l'inhumain. Peut-être ne tuerait-il Chang que pour se tuer lui-même ? Cherchant à revoir dans l'obscurité ce visage aigu aux bonnes lèvres, Kyo sentait tressaillir en lui-même l'angoisse primordiale, celle qui jetait à la fois Tchen aux pieuvres du sommeil et à la mort. » (p123)


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Extrait n°6

«  Pensez-vous qu'on puisse connaître _ connaître _ un être vivant ? demanda-t-il à Gisors. Ils s'installaient auprès d'une petite lampe dont le halo se perdait dans la nuit qu'emplissait peu à peu la brume.
    Gisors le regarda. Il n'aurait pas le goût de la psychologie s'il pouvait imposer sa volonté, pensa-t-il. [...]
    Je crois, reprit Gisors, que le recours à l'esprit tente de compenser ceci : la connaissance d'un être est un sentiment négatif ; le sentiment positif, la réalité, c'est l'angoisse d'être toujours étranger à ce qu'on aime.
    - Aime-t-on jamais ?
   - Le temps fait disparaître parfois cette angoisse, le temps seul. On ne connaît jamais un être, mais on cesse parfois de sentir qu'on l'ignore (je pense à mon fils, n'est-ce pas, et aussi à ... un autre garçon). Connaître par l'intelligence, c'est la tentation vaine de se passer du temps ...
    - La fonction de l'intelligence n'est pas de se passer des choses.
    Gisors le regarda :
    - Qu'entendez-vous par : l'intelligence ?
    - En général ?
    - Oui.
    Ferral réfléchit. La possession des moyens de contraindre les choses ou les hommes.
    Gisors sourit imperceptiblement. Chaque fois qu'il posait cette question, son interlocuteur, quel qu'il fût, répondait par le portrait de son désir, ou par l'image qu'il se faisait de lui-même. » (p183)


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Extrait n°7

«  Le monstre, composé d'ours, d'homme et d'araignée, continuait à se dépêtrer de ses fils. Au côté de sa masse noire, une ligne de lumière marquait l'arête de son pistolet. Hemmerlich se sentait au fond d'un trou, fasciné moins par cet être vivant qui s'approchait comme la mort même, que par tout ce qui le suivait, tout ce qui allait une fois de plus l'écraser ainsi qu'un couvercle de cercueil vissé sur un vivant ; c'était tout ce qui avait étouffé sa vie de tous les jours, qui revenait là pour l'écraser d'un coup. Ils m'ont pilonné pendant trente sept ans, et maintenant ils vont me tuer. Ce n'était pas seulement sa propre souffrance qui s'approchait, c'était celle de sa femme éventrée, de son gosse malade assassiné : tout se mêlait en un brouillard de soif, de fièvre et de haine. De nouveau, sans la regarder, il sentit la tache de sang de sa main gauche. Ni comme une brûlure, ni comme une gêne : simplement il savait qu'elle était là, et que l'homme allait enfin sortir de ses barbelés. Cet homme qui passait le premier, ce n'était pas pour l'argent qu'il venait tuer ceux qui se traînaient là-haut, c'était pour une idée, pour une foi ; cette ombre arrêtée maintenant dans le barrage de fils de fer, Hemmerlich la haïssait jusque dans sa pensée : ce n'était pas assez que cette race d'heureux les assassinât, il fallait encore qu'elle crût avoir raison. La silhouette, corps maintenant redressé, était prodigieusement tendue sur la cour grise, sur les fils télégraphiques qui plongeait dans la paix illimitée du matin de printemps pluvieux. D'une fenêtre, un cri d'appel s'éleva, auquel l'homme répondit ; sa réponse emplit le couloir, entoura Hemmerlich. La ligne de lumière du pistolet disparut, enfouie dans la gaine et remplacée par une barre plate, presque blanche dans cette obscurité : l'homme tirait sa baïonnette. Il n'était plus un homme, il était tout ce dont Hemmerlich avait souffert jusque-là. Dans ce couloir noir, avec ces mitrailleurs embusqués au-delà de la porte et cet ennemi qui s'approchait, le Belge devenait fou de haine, et il lui semblait que le sang des siens n'était plus une tache sur sa main, mais encore liquide et chaud. Ils nous auront fait crever toute notre vie, mais celui-là l'essuiera, il l'essuiera ... » (p223)


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Extrait n°8

«  Allongé sur le dos, les bras ramenés sur la poitrine, Kyo ferma les yeux : c'était précisément la position des morts. Il s'imagina, allongé, immobile, les yeux fermés, le visage apaisé par la sérénité que dispense la mort pendant un jour à presque tous les cadavres, comme si devait être exprimée la dignité même des plus misérables. Il avait beaucoup vu mourir, et, aidé par son éducation japonaise, il avait toujours pensé qu'il est beau de mourir de sa mort, d'une mort qui ressemble à sa vie. Et mourir est passivité, mais se tuer est acte. Dès qu'on viendrait chercher le premier des leurs, il se tuerait en pleine conscience. Il se souvint _ le coeur arrêté _ des disques de phonographes. Temps où l'espoir conservait un sens! Il ne reverrait pas May, et la seule douleur à laquelle il fût vulnérable était sa douleur à elle, comme si sa propre mort eût été une faute. Le remord de mourir pensa-t-il avec une ironie crispée. Rien de semblable à l'égard de son père, qui lui avait toujours donné l'impression, non de faiblesse, mais de force. Depuis plus d'un an, May l'avait délivré de toute solitude, sinon de toute amertume. La lancinante fuite dans la tendresse des corps noués pour la première fois jaillissait, Hélas! dès qu'il pensait à elle, déjà séparé des vivants. Il faut maintenant qu'elle m'oublie ... Le lui écrire, il ne l'eût que meurtrie et attachée à lui davantage. Et c'est lui dire d'en aimer un autre. O prison, lieu où s'arrête le temps _ qui continue ailleurs ... Non! C'était dans ce préau séparé de tous par les mitrailleuses, que la Révolution, quel que fût son sort, quel que fût le lieu de sa résurrection, aurait reçu le coup de grâce ; partout où les hommes travaillaient dans la peine, dans l'absurdité, dans l'humiliation, on pensait à des condamnés semblables à ceux-là comme les croyants prient ; et dans la ville, on commençait à aimer ces mourants comme s'ils eussent été déjà des morts ...Entre tout ce que cette dernière nuit couvrait de la terre, ce lieu de râles était sans doute le plus lourd d'amour viril. Gémir avec cette foule couchée, rejoindre jusque dans son murmure de plaintes cette souffrance sacrifiée... Et une rumeur inentendue prolongeait jusqu'au fond de la nuit ce chuchotement de la douleur : ainsi qu'Hemmelrich, presque tous ces hommes avaient des enfants. Pourtant, la fatalité acceptée par eux montait avec leur bourdonnement de blessés comme la paix du soir, recouvrait Kyo, ses yeux fermés, ses mains croisées sur son corps abandonné, avec une majesté de chant funèbre. Il aurait combattu pour ce qui, de son temps, aurait été chargé du sens le plus fort et du plus grand espoir ; il mourrait parmi ceux avec qui il aurait voulu vivre ; il mourrait, comme chacun de ces hommes couchés, pour avoir donné un sens à sa vie. Qu'eût valu une vie pour laquelle il n'eût pas accepté de mourir ? Il est facile de mourir quand on ne meurt pas seul. Mort saturée de ce chevrotement fraternel, assemblée de vaincus où des multitudes reconnaîtraient leurs martyrs, légende sanglante dont se font les légendes dorées! » (p246)


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Extrait n°9

«  Le regard de Gisors, comme s'il eût suivi son geste d'oubli, se perdit au-dehors : au-delà de la route, les mille bruits du travail du port semblaient repartir avec les vagues de la mer radieuse. Ils répondaient à l'éblouissement du printemps japonais par tout l'effort des hommes, par les navires, les élévateurs, les autos, la foule active. [...] Le ciel rayonnait dans les trous des pins comme le soleil ; le vent qui inclinait mollement les branches glissa sur leurs corps étendus. Il sembla à Gisors que ce vent passait à travers lui comme un fleuve, comme le Temps même, et, pour la première fois, l'idée que s'écoulait en lui le temps qui le rapprochait de la mort ne le sépara pas du monde, mais l'y relia dans un accord serein. Il regardait l'enchevêtrement des grues au bord de la ville, les paquebots et les barques sur la mer, les taches humaines sur la route. Tous souffrent, songea-t-il, et chacun souffre parce qu'il pense. Tout au fond, l'esprit ne pense l'homme que dans l'éternel, et la conscience de la vie ne peut être qu'angoisse. Il ne faut pas penser la vie avec l'esprit, mais avec l'opium. Que de souffrances éparses dans cette lumière disparaîtraient, si disparaissait la pensée ... Libéré de tout, même d'être homme, il caressait avec reconnaissance le tuyau de sa pipe, contemplant l'agitation de tout ces êtres inconnus qui marchaient vers la mort dans l'éblouissant soleil, chacun choyant au plus secret de soi-même son parasite meurtrier. Tout homme est fou, pensa-t-il encore, mais qu'est une destinée humaine sinon une vie d'effort pour unir ce fou et l'univers ... ? Il revit Ferral, éclairé par la lampe basse sur la nuit pleine de brume, écoutant : Tout homme rêve d'être dieu ... » (p273)


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La Voie royale
Roman publié en 1930 (Livre de Poche).


Extrait n°1
 
«  L'atmosphère de la cabine retomba sur Claude comme la porte d'un cachot. La question de Perken demeurait avec lui, tel un autre prisonnier. Et son objection. Non, il n'y avait pas tant de manières de gagner sa liberté ! Il avait réfléchi naguère, sans avoir la naïveté d'en être surpris, aux conditions d'une civilisation qui fait à l'esprit une part telle que ceux qui s'en nourrissent, gavés sans doute, sont doucement conduits à manger à prix réduits. Alors ? Aucune envie de vendre des autos, des valeurs ou des discours, comme ceux de ses camarades dont les cheveux collés signifiaient la distinction ; ni de construire des ponts, comme ceux dont les cheveux mal coupés signifiaient la science. Pourquoi travaillaient-ils eux ? Pour gagner en considération. Il haïssait cette considération qu'ils recherchaient. La soumission à l'ordre de l'homme sans enfants et sans dieu est la plus profonde des soumissions à la mort ; donc, chercher ses armes où ne les cherchent pas les autres : ce que doit exiger d'abord de lui-même celui qui se sait séparé, c'est le courage. Que faire du cadavre des idées qui dominent la conduite des hommes lorsqu'ils croyaient leur existence utile à quelques salut, que faire des paroles de ceux qui veulent soumettre leur vie à un modèle, ces autres cadavres ? L'absence de finalité à la vie était devenue une condition de l'action. A d'autres de confondre l'abandon au hasard et cette harcelante préméditation de l'inconnu. Arracher ses propres images au monde stagnant qui les possède... Ce qu'ils appellent fuite dans l'aventure, pensait-il, n'est pas une fuite, c'est une chasse : l'ordre du monde ne se détruit pas au bénéfice du hasard mais de la volonté d'en profiter. Ceux pour qui l'aventure n'est que la nourriture des rêves, ils les connaissaient ; (joue : tu pourras rêver) ; l'élément suscitateur de tous les moyens de posséder l'espoir, il le connaissait aussi. Pauvretés. L'austère domination dont il venait de parler à Perken, celle de la mort, se répercutait en lui avec le battement du sang à ses tempes, aussi impérieuse que le besoin sexuel. Etre tué, disparaître, peu lui importait : il ne tenait guère à lui-même, et il aurait ainsi trouvé son combat, à défaut de victoire. Mais accepter vivant la vanité de son existence, comme un cancer, vivre avec cette tiédeur de mort dans la main... (D'où montait, sinon d'elle, cette exigence des choses éternelles, si lourdement imprégnée de son odeur de chair ?) Qu'était ce besoin d'inconnu, cette destruction provisoire des rapports de prisonniers à maître, que ceux qui ne la connaissent pas nomment aventure, sinon défense contre elle ? Défense d'aveugle, qui voulait la conquérir pour en faire un enjeu...
    Posséder plus que lui même, échapper à la vie de poussière des hommes qu'il voyait chaque jour...  » (p47)


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