Théodore MONOD
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Et si l'aventure humaine devait échouer
Texte, revu et corrigé par l'auteur, de « Sortie de secours », publié en 1991.

Extraits du chapitre 1 - Dedans ou dehors ?
 
«  Dans les animaux dénaturés, Sir Arthur Draper se fait le porte-parole de l'auteur : La différence entre l'intelligence de l'homme de Néandertal et celle d'un grand singe ne devait pas être bien grande en quantité. Mais elle a dû être énorme dans leur rapport avec la nature : l'animal a continué de la subir, mais l'homme brusquement commencé de l'interroger. Or pour l'interroger, il faut être deux : celui qui interroge et celui qu'on interroge. Confondu avec la nature, l'animal ne peut interroger. Voilà, il me semble, le point que nous cherchons. L'animal fait un avec la nature. L'homme fait deux. Pour passer de l'inconscience passive à la conscience interrogative, il a fallu ce schisme, ce divorce, il a fallu cet arrachement. N'est-ce point la frontière, justement ? Animal avant l'arrachement, homme après lui ? Des animaux dé-naturés, voilà ce que nous sommes. » (p28)

«  Peut-être l'homme est-il en voie d'humanisation mais il n'est pas moins certain qu'il demeure, et par son corps et par le redoutable poids de ses instincts ancestraux, très solidement enraciné dans le pré-humain. Nous sentons le fauve, nous rappelait le pasteur Marchal, après Julian Huxley : Nos pieds pataugent encore dans la boue biologique, même quand nous dressons délibérément nos têtes dans l'air. C'est une évidence et j'y reviendrais, car notre ignorance et notre orgueil _ deux puissances qui font toujours très bon ménage _ ne nous incitent que trop souvent à l'oublier. » (p30)


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Extraits du chapitre 2 - Du biface à la bombe
 
Le divorce

«  [...] la prédation est devenue destruction, la Raubwirstschaft, l'économie de proie, peut enfin se donner libre cours, le divorce entre l'homme et la biocénose (association équilibrée d'êtres vivants, végétaux et animaux, occupant un habitat déterminé) est acquis, celui qui obéissait désormais commande ; la nature pour lui est une proie à saccager plus qu'un capital à ménager.
    L'agression se développera dans tous les domaines, quadruplement favorisée dans le domaine technologique par un accroissement vertigineux de la puissance ; dans celui de la pensée, par l'avènement de l'esprit scientifique ; dans celui des religions monothéistes, par un extraordinaire épanouissement des aspects les plus discutables de l'anthropocentrisme, l'orgueil, l'absence de sympathie pour les autres être vivants, la mystique de l'homme roi de la création, ... ; enfin dans celui des structures socio-économiques, par le passage d'une économie de subsistance largement compatible avec le caractère communautaire des civilisations traditionnelles, à un système individualiste fondé sur le profit et prêt à écarter de son horizon limité tout ce qui ne révélera pas immédiatement rentable. » (p39)

La réconciliation

 «  Pour un Albert Schweitzer ni la torture d'un homme, ni la cruauté à l'égard d'un animal, ni même l'inutile destruction d'une plante ne seront de simples et acceptables bavures : ce sont des délits caractérisés contre la loi morale. On connaît cette page, désormais classique, où il raconte comment un jour de septembre 1915, en bateau sur l'Ogooumé, il avait eu une révélation décisive, celle du respect de la vie comme fondement de l'éthique :
    Dans cette Afrique équatoriale habituellement si humide c'était la saison sèche et nous remontions lentement le courant, glissant furtivement, essayant laborieusement de deviner l'orientation des passes entre les bancs de sable du fleuve Ogooumé. Perdu dans mes pensées j'étais assis sur le pond du chaland, m'efforçant simplement de me faire une idée claire et simple de l'éthique que je n'avais découvert dans aucune philosophie. Les feuilles défilaient sous ma plume, couvertes de phrases sans lien les unes avec les autres. Je voulais simplement rester concentré sur le problème. Le troisième jour, tard dans la soirée, juste à l'instant où dans le soleil couchant nous nous faufilions à travers un troupeau d'hippopotames, quelque chose d'imprévu me frappa comme une lumineuse évidence jamais encore formulée : respect de la vie. La porte de fer avait cédée, voici que le sentier apparaissait dans la forêt touffue. [...] Ainsi pour moi l'éthique n'est pas autre chose que le respect de la vie. » (p46)


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Extraits du chapitre 3 - Nature et liberté
 
«  Chacun le sait aujourd'hui, il est devenu impossible et, d'ailleurs, impensable, d'imaginer l'univers et son histoire (car il en a une) en dehors de la notion d'évolution, donc de transformation et de devenir. Le cosmos aristotélicien, stable, immuable, éternellement immobile, a cédé sa place à l'univers non pas fait, mais qui se fait sans cesse, comme disait Bergson, auquel répondait en écho le biologiste Vandel : Le changement n'est pas un accident, c'est la loi même du monde. Il convient de remplacer la philosophie de l'immuable par celle du changement.
    A l'intérieur du cosmos, tout va par conséquent se tenir. Il pourra exister des transitions, des seuils, des niveaux d'évolution, des paliers, mais la chaîne demeure, d'un bout à l'autre, d'un seul tenant. A travers le fil unique passera un formidable courant ascendant d'énergie puis de conscience, avec la vitalisation de la matière et l'hominisation de la vie » (p55)

«  [...] dès que l'on accorde sa juste place aux dimensions de la durée, tout ou presque va devenir possible ou même vraisemblable. Si notre univers avait 15 milliards d'années et notre terre 4,5 milliards, peut-être la vie serait apparue il y a 2 ou 3 milliards d'années, la sortie de l'eau daterait d'environ 300 millions d'années, l'apogée des mammifères de 30 millions d'années, les premiers hominiens de 3 à 4 millions d'année, au moins, le genre Homo de 2 millions, l'homme de Néandertal de 100 000 ans, l'homme actuel de 30 000 ou 35 000 ans.
  On peut traduire de plusieurs façons l'aspect durée de l'évolution, par exemple avec l'image d'un calendrier ; l'existence de l'univers ayant couvert une année, on aurait alors la formation de la terre le 14 septembre, l'apparition de la vie le 25 septembre, les poissons le 19 décembre, les mammifères le 26 décembre, les premiers humain le 31 décembre à 22h30, la naissance du Christ à 23h 52 minutes et 50 secondes, il y a moins d'une minute... Une autre image évocatrice est celle du peloton de ficelle qui se déroule ; avec le Christ à 3 centimètres, l'homme de Néandertal à 1 mètre, les dinosaures à 1 kilomètre, la sortie des vertébrés de l'eau à 3 kilomètres, la vie à 20 ou 30 kilomètres et la naissance de la terre à 45 kilomètres. » (p65)

«  On ne peut qu'accepter avec Bergson que, dans toute l'étendue du règne animal, la conscience apparaît comme proportionnelle à la présence du choix dont dispose l'être vivant. Autrement dit, le progrès du système nerveux assure à l'acte une précision croissante, une efficacité et une indépendance croissantes. En fait, c'est avec le développement d'un cerveau à la fois en volume et en complexité fonctionnelle que pourra s'affirmer, à travers les lignées animales, la genèse d'une contingence, d'une indétermination, d'une possibilité de choix, d'une autonomie, d'une possibilité de s'épanouir, au sommet de l'échelle, en liberté formelle puis morale. » (p66)

«  Mais reprenons notre poste d'observateur contemplant cette lente montée de la conscience et du psychique à travers le courant ascendant des formes animales. A partir d'un certain niveau d'organisation et de comportement, d'un certain palier par conséquent, voici que vont se manifester, côte à côte, deux types, en apparence en tous les cas bien distincts, de mode d'action, relevant les uns de l'instinct, les autres de l'intelligence et moins indépendants, peut-être, qu'il n'y paraît, si l'on admet avec Bergson qu' il n'y a pas d'intelligence où l'on ne découvre des traces d'instinct et pas d'instinct surtout qui ne soit entouré d'un frange d'intelligence. Loin d'être considéré comme simple effet du hasard, l'instinct ne serait-il pas le résultat d'une innovation antérieure dont l'usage aurait entraîné l'automatisme ? Albert Vandel préfère distinguer, au lieu d'instinct, terme à son avis un peu vague, une intelligence spécifique, c'est-à-dire qui s'applique aux activités de l'espèce et qui serait inconsciente et héréditaire, et une intelligence individuelle, dont l'acquisition représenterait un pas décisif, dit-il, l'invention devenant avec elle une affaire personnelle, non héréditaire et consciente et, à ce titre, capable d'incorporer une vision du futur.
    [...] Si l'insecte social, qui fournit les plus stupéfiants exemples d'intelligence spécifique, reste une unité biologique, un individu, l'homme, lui, est devenu, ou serait en mesure de devenir, une personne, capable de liberté. Car Vandel l'a bien dit, si l'évolution psychique fournit au vivant le moyen de se libérer des mécanismes et des automatismes, c'est par la pensée que le monde acquiert la liberté. » (p68)


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Extraits du chapitre 4 - Acquis, promesse ou éventualité
 
« On l'a déjà rappelé ici, l'homme est historiquement jeune, très jeune, sous sa forme actuelle, l'espèce Homo sapiens, une trentaine de milliers d'années seulement. [...]
    Donc, si notre civilisation souffre tout simplement des séquelles de l'âge de bronze, est-ce si surprenant ?
   La préhistoire, en effet, semble avoir duré plus d'un million d'année. Et il y a bien peu de temps que la révolte contre notre sanglant héritage a commencé. [...]
   On nous dira donc : l'homme ne fait qu'apparaître. Ne désespérons pas trop tôt. Il n'est pas encore certain qu'il va refuser la civilisation _ la vraie _ pas celle des mécaniques et de la bombe _ , il peut encore refuser la guerre, la violence, la torture, renier ses faux dieux, le Sang, la Race, le Sexe, le Profit, le Prestige, la Raison d'Etat. » (p80)

« Où en sommes-nous aujourd'hui ? Il est, hélas ! à craindre que l'actualité fournirait encore abondamment des exemples non moins tragiques, parmi lesquels [...] la colossale débauche de munitions en tout genre utilisées pendant la guerre du Golfe ou le gazage des Kurdes en 1988...
  [...] En tous les cas, il n'y a évidemment pas lieu pour le primate candidat timide à l'hominisation d'être particulièrement fier, n'est-ce pas ?
    Et l'on peut se demander si avant d'aller porter dans l'espace nos rivalités et nos guerres, on peut se demander s'il ne serait pas plus raisonnable de commencer par rendre la terre habitable, et d'y protéger le sourire des fillettes du napalm des chrétiens, entre guillemets, bien entendu. » (p83)

«  Il faut humblement le reconnaître : nous sommes encore, à bien des égards, des hommes préhistoriques, englués dans la barbarie des origines, malgré nos télévisions et nos machines à laver. [...]
    Notre comportement demeure souvent à prédominance viscérale : aussi n'est-il pas étonnant de constater, comme on l'a fait récemment, l'action excitante sur les singes de la musique militaire. [...]
    Il faut être sérieux, il faut être lucide. Voir la réalité telle qu'elle est, ce n'est pas être systématiquement pessimiste, c'est être clairvoyant. » (p85)


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Extraits du chapitre 6 - Constat d'urgence
 
«  A tenir pour équivalents progrès technique et progrès véritable, on en arrive _ et c'est un signe grave d'une aberration psychologique _ à faire les choses sans raison profonde, mûrement et sincèrement réfléchie, mais uniquement parce qu'on peut matériellement, les faire : on construira donc l'avion supersonique, non que le joujou soit utile, puisqu'il permettra à quelques nantis de gagner trois heures entre un embarras de voitures à Londres et un autre à New York, mais parce qu'on peut techniquement le réaliser.
    L'un des symptômes les plus significatifs de la maladie qui nous ronge, le productivisme, se retrouve chez un oiseau africain, le tisserin, à ce point conditionné par sa manie du tissage que, même quand ce dernier n'a plus de sens, par exemple en dehors de la période des nids, il continue à tresser inlassablement des objets inutiles. L'homme moderne a rejoint les plocéidés puisque indépendamment de tout objectif raisonnable et justifié, il en arrive à faire les choses non plus parce qu'elles seront utiles mais parce qu'on peut les faire... » (p105)

«  On se lancera tête baissée, à l'aveuglette, dans l'énergie nucléaire sans s'être suffisamment soucié à l'avance, et sérieusement, des terribles problèmes de demain, les déchets, la pollution thermique, les risques pour l'environnement, ... Qu'importe ? Fonçons toujours, les yeux fermés, sans souci des conséquences, et aussi, si possible, bien sûr, dans le secret, sans discussion publique, honnête et impartiale, au risque d'obérer gravement l'avenir, et pour des siècles peut-être. Tiens il y a tout de même un proverbe véridique : Quos vult perdere Jupiter dementat, Ceux dont Jupiter a résolu la perte, il les précipite dans la démence... Dédié aux magiciens de l'EDF. » (p107)


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Extraits du chapitre 7 - A la recherche d'une moralité nouvelle
 
«  Il faut donc à l'homme une éthique nouvelle ou, pas exactement, renouvelée, du moins s'il doit demeurer fidèle à sa vocation véritable et, ce faisant, écarter les menaces les plus graves que son activité désordonnée et imprudente a accumulées sur sa route. Faute de quoi, il renoncera à sa dignité humaine : Un système de valeurs morales construit sur la base du confort ou du bonheur individuel est tout juste suffisant pour une troupeau de bétail, disait Einstein. » (p116)

« Quel est en effet le postulat des trois grands monothéismes : judaïsme, christianisme, islam sinon un anthropocentrisme radical, tenant l'homme pour le roi d'une création faite en quelque sorte pour lui seul et sur laquelle il va jouir d'un droit régalien sans réserves, celui de la soumettre à son usage et de la contraindre à le servir. D'un côté un propriétaire titulaire du jus uti et abutandi, de l'autre la propriété, animée ou inerte, mais identiquement soumise au bon plaisir du maître, taillable et corvéable à merci. » (p120)

«  On a dit : la barbarie c'est de s'éloigner de la nature. Il faudra donc y revenir, et d'autant plus qu'il s'agit d'une double exigence, puisqu'il importe à la fois, par une acceptation réfléchie de l'unité des choses et des êtres, de guérir les maux d'aujourd'hui et de prévenir ceux de demain. » (p127)


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Extraits du chapitre 9 - Eloge de la diversité
 
«  Dans la nature, la diversité, c'est la vie, et la santé d'un écosystème se mesure à la multiplicité de ces composants comme à la richesse des liaisons internes unissant ces derniers. Que l'on songe à la vie d'un récif corallien, grouillant des animaux les plus divers, liés à de multiples niches écologiques, juxtaposées peut-être mais distinctes, que l'on évoque la forêt dense équatoriale où s'empilent sur 50 mètres d'épaisseur, toute une série de mondes superposés, des grouillements obscurs et humides de la litière aux floraisons ensoleillées des cimes, ou que l'on considère simplement l'explosion de la vie printanière sous le climat méditerranéen, la même constatation s'impose. » (p148)

«  On le voit, si la diversité biologique fait la richesse, la force et la santé des écosystèmes, la même loi va s'appliquer, tout naturellement, au monde humain puisque la symphonie planétaire ne peut être faite que de la somme des différences qui ne sont en fait que des complémentarités : supprimez un instrument de l'orchestre, et c'est l'harmonie qui s'écroule, enlevez une couleur au peintre et voici son art mutilé.
   Grande leçon si l'on songe à ce qu'elle devrait impliquer à la fois dans le domaine de la pensée et dans celui de l'action. Pour qui a découvert le haut enseignement d'un pluralisme convaincu et généreux, le temps de l'orgueil s'achève : il n'y a plus la civilisation mais des civilisations, des styles de vie, des divers de sentir, penser et de prier.
    Sachant refuser l'éclairage monochromatique que manuels et système social occidentaux s'efforcent trop souvent de nous contraindre à adopter dans notre regard sur le monde, nous découvrirons dès lors ce dernier avec émerveillement et gratitude à travers les sept couleurs du prisme. » (p150)

«  Dans le même ordre d'idées, en décrivant la prodigieuse diversité de groupes animaux, à travers le flux évolutif, je préfère parler de groupes différents plutôt que de groupes inférieurs, ce qui ne signifie nullement, bien entendu, que l'évolution biologique ne soit pas nécessairement jalonnée d'une série de stades ayant atteint des niveaux de complexité organique fort divers. Le groupe des éponges constitue, par exemple, un ensemble demeuré à un stade extrême de simplicité organique ; sans posséder de système nerveux individualisé, elles n'en possèdent pas moins toutes les fonctions d'un être vivant. Elles savent se nourrir et se reproduire, tout en étant parvenues à occuper, tant dans les eaux marines que dans les eaux douces, une étonnante diversité d'habitat. Tout cela reste, bien entendu, prodigieusement éloigné des vertébrés, tout autant que des arthropodes ou des mollusques, mais quel titre pourrions-nous cependant les qualifier d' inférieures ? » (p153)


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