NIETZSCHE
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Par-delà bien et mal
Prélude d'une philosophie de l'avenir, texte publié en 1886.

Chapitre 1 - Des préjugés des philosophes
 
Extrait n°1

« Les physiologistes devraient réfléchir avant de poser que, chez tout être organique, l'instinct de conservation constitue l'instinct cardinal. Un être vivant veut avant tout déployer sa force. La vie même est volonté de puissance, et l'instinct de conservation n'en est qu'une conséquence indirecte et des plus fréquentes. _ Bref, ici comme partout, gardons-nous des principes téléologiques superflus, tels que l'instinct de conservation (nous le devons à l'inconséquence de Spinoza). Ainsi le veut la méthode, qui doit être essentiellement économe en matière de principes. » (p27)

Extrait n°2

« Les différentes notions philosophiques ne présentent rien d'arbitraire ; elles ne surgissent pas par génération spontanée, mais se développent selon de mutuels rapports de parenté ; si soudaine et fortuite que soit leur apparition dans l'histoire de la pensée, elles n'en appartiennent pas moins à un système, au même titre que toute les espèces animales d'une région déterminée. [...] Prisonniers d'une invisible orbite, ils (les philosophes) en parcourent toujours à neuf le circuit ; leur volonté critique ou systématique a beau les persuader de leur indépendance, quelque chose les pousse et les entraine dans un ordre déterminé, précisément le caractère systématique qui fait partie intégrante des concepts et les apparente. En fait leur pensée les conduit beaucoup moins à une découverte, qu'à une redécouverte, un ressouvenir, un retour dans l'antique et lointain foyer de l'âme où ces notions ont jadis vu le jour. La philosophie, dans ces conditions, devient une sorte d'atavisme de très haute qualité. L'étrange air de famille de toutes les pensées hindoues, grecques et allemandes ne s'explique que trop bien. Quand il y a parenté linguistique, il est inévitable qu'une philosophie commune de la grammaire _  je veux dire la prépondérance et l'action des mêmes fonctions grammaticales _ prédispose la pensée à produire des systèmes philosophiques qui se développent de la même manière et se suivront dans le même ordre, alors que la voie semble barrée à certaines autres possibilité d'expliquer l'univers. Il y a tout lieu de croire que les philosophes de l'aire linguistique ouralo-altaïque (où la notion de sujet est le moins bien élaborée) considéreront le monde d'un autre oeil et s'engageront dans d'autres sentiers que les indo-Européens ou les musulmans. Les suggestions qu'exercent certaines fonctions grammaticales sont inséparables, en dernière analyse, de celles qui découlent de certains jugements de valeur physiologique et de certains traits raciaux. _ Ceci dit pour réfuter les vues superficielles de Locke concernant l'origine des idées. » (p34)


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Chapitre 2 - L'esprit libre
 
Extrait n°1

«  Durant la plus longue période de l'histoire humaine _ on l'appelle la préhistoire _ la valeur ou l'absence de valeur d'une action découla de ses conséquences ; on ne tenait pas plus compte de l'action en soi que de ses mobiles, mais à peu près comme en Chine, de nos jours encore, une distinction ou un opprobre rejaillit des parents sur les enfants, c'était la vertu rétroactive du succès ou de l'échec qui inclinait les hommes à juger d'une action, en bien ou en mal. Nommons cette époque prémorale de l'humanité : l'impératif connais-toi toi même était encore inconnu en ce temps là. Au contraire, au cours des dix derniers millénaires, l'humanité en est venue peu à peu, dans quelques grandes régions du globe, à juger de la valeur d'une action non plus d'après son effet mais d'après sa cause : évènement considérable à le considérer dans son ensemble, affinement certain du regard et du jugement, conséquence inconsciente du règne des valeurs aristocratiques et de la foi dans la vertu de la naissance, signe caractéristique d'une période que l'on est en droit de qualifier de morale, au sens strict du mot. Tel fut le premier pas de la connaissance de soi. Au lieu des conséquences, la cause : quel renversement de la perspective ! Renversement qui, sans aucun doute, ne fut obtenu qu'au terme de longs combats et de longues incertitudes. Mais du même coup s'annonçait le règne d'une nouvelle et fatale superstition, d'une interprétation singulièrement étroite : on attribua à l'origine d'une action, au sens le plus rigoureux, à l'intention dont elle procédait ; on s'accorda pour croire que la valeur d'une action résidait dans la valeur de son intention. L'intention passa pour contenir la cause et la préhistoire entières de l'action ; c'est dans d'optique de ce préjugé qu'on n'a cessé, presque jusqu'à ces tout derniers temps, de louer, de blâmer et de juger moralement, et aussi de philosopher. [...] » (p50)

Extrait n°2

 «  Brièvement et brutalement dit, ils appartiennent à l'espèce des niveleurs, ces esprits faussement qualifiés de libres ; ce sont des esclaves loquaces, des écrivailleurs au service du goût démocratique et de ses idées modernes, des êtres dépourvus de solitude, de solitude personnelle, de braves lourdauds, certes courageux et de moeurs respectables, mais sans liberté et risiblement superficiels. Car que dire que leur tendance fondamentale qui consiste à voir dans les formes de la société existantes la cause à peu près unique de tout le malheur et de l'échec humains, ce qui n'est rien d'autre que de mettre joyeusement la vérité sur la tête et les pieds en l'air ! Ce qu'ils aimeraient réaliser de toutes leurs forces c'est le bonheur du troupeau qui pâture dans sa prairie, dans la sécurité, le bien-être, l'universel allègement de l'existence ; leurs deux comptines et doctrines les plus ressassées sont l'égalité des droits et la pitié pour tous ceux qui souffrent ; la souffrance elle-même, à leurs yeux, est quelque chose qu'il convient d'abolir. Nous qui pensons exactement le contraire, qui savons où et comment la plante homme a poussé le plus vigoureusement, nous qui croyons que cet épanouissement s'est toujours produit dans des conditions diamétralement opposées, que la précarité de notre situation a dû devenir extrême, notre invention et notre dissimulation (notre esprit) se développer dans le sens de la finesse et de l'audace, notre volonté de vivre s'intensifier jusqu'à devenir volonté de puissance absolue ; nous croyons que la dureté, la violence, l'esclavage, le danger dans la rue et dans les coeurs, le secret, le stoïcisme, la tentation et les diableries de toutes sortes, que tout ce qui est mauvais, terrible, tyrannique en l'homme, ce qui tient en lui du fauve et du serpent, sert aussi bien l'élévation de l'espèce homme que son contraire. » (p62)


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Chapitre 3 - Le phénomène religieux
 
«  [...] Aux hommes du commun, enfin, à la grande masse, à ceux qui vivent et ne doivent vivre que pour servir que pour servir et se rendre utiles à l'intérêt général, la religion dispense l'inappréciable bienfait de les rendre contents sur leur sort et de leur situation ; elle leur apporte de diverses manières la paix du coeur ; elle ennoblit leur obéissance ; elle leur permet de se réjouir un peu plus, de souffrir un peu plus avec leurs semblables ; elle transfigure, embellit et justifie dans une certaine mesure toute leur vie quotidienne, toute l'abjection et la misère à demi animale de leur âme. LA religion et la signification religieuse de la vie pose un rayon de soleil sur ces hommes toujours malmenés et leur rend supportable même leur propre aspect [...] Peut-être n'est-il rien de plus respectable, dans le christianisme et le bouddhisme, que cet art d'apprendre même aux plus humbles à s'élever par la piété à un ordre de réalité fictif et supérieur et ainsi à se résigner à l'ordre réel dans lequels ils vivent durement, dureté qui est précisément nécessaire. » (p81)


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Chapitre 4 - Maximes et interludes
 
«  Je l'ai fait, dit ma mémoire. Je ne puis l'avoir fait, dit mon amour propre, et il n'en démord pas. En fin de compte c'est la mémoire qui cède. » (p86)

«  Rougir de son immoralité : c'est une des marches de l'escalier au bout duquel on rougira aussi de sa moralité. » (p91)

«  Cela, un grand homme ? Je ne vois que le comédien de son propre idéal. » (p91)

«  Ce n'est pas leur charité, mais la faiblesse de leur charité qui retient les chrétiens d'aujourd'hui de nous brûler. » (p92)

«  Les avocats d'un malfaiteur sont rarement assez artistes pour tourner à l'avantage de leur client la belle horreur de son acte. » (p93)

«  Il y a un état innocent de l'admiration : celui-là la connaît qui ne s'est pas encore avisé que lui aussi peut être admiré un jour. » (p95)

«  Celui qui jubile jusque sur le bûcher ne triomphe pas de la souffrance, mais de ne pas éprouver de souffrance là où il l'attendait. Voilà un symbole. » (p96)

« Un peuple est le détour que prend la nature pour produite six ou sept grands hommes _ et ensuite pour s'en dispenser. » (p96)

«  Ce qu'est un homme commence à se trahir quand son talent faiblit, quand il cesse de montrer ce qu'il peut. Le talent est aussi une parure, une parure est aussi un refuge. » (p97)

« Induire le prochain à prendre une bonne opinion de vous, puis croire candidement à cette opinion, qui égale les femmes dans ce tour de passe-passe ? » (p100)

«  La démence est rare chez un individu, elle est la règle en revanche dans un groupe, un parti, un peuple, une époque. » (p102)

«  On ne hait pas un homme tant qu'on l'estime inférieur, mais seulement quand on le juge égal ou supérieur. » (p104)


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Chapitre 5 - Contribution à l'histoire naturelle de la morale
 
«  Tout artiste sait combien son état le plus naturel est loin du laisser-aller, quand, en pleine liberté, dans les moments d' inspiration, il ordonne, agence, dispose, informe sa matière, et avec quelle exactitude, de quelle manière subtile, il obéit à de multiples lois, dont la rigueur et la précision défient toute formulation conceptuelle. Encore une fois, ce qui importe avant tout sur la terre comme au ciel, à ce qu'il semble, c'est d'obéir longuement, et dans un seul sens : à la longue il en sort et il en est toujours sorti quelque chose pour quoi il vaut la peine de vivre, vertu, art, musique, danse, raison, spiritualité, n'importe quoi de transfigurant, de raffiné, de fou, de divin. La longue servitude de l'esprit, la contrainte soupçonneuse qui a régné dans la communication des pensées, la discipline que s'imposait le penseur de penser selon les normes de l'une église et d'une cour ou selon les postulats d'Aristote, le long effort qui fit interpréter chaque évènement selon un schéma chrétien, découvrir et justifier le Dieu chrétien dans le moindre hasard, tout ce que pareille attitude comporta de brutal, d'arbitraire, de rigide, de terrible et de déraisonnable s'est révélé comme le moyen de conférer à l'esprit européen sa force, sa curiosité sans scrupule, sa mobilité ; [...] Le fait que, durant des millénaires, les penseurs européens n'aient pensé que pour prouver quelque chose _ aujourd'hui c'est le contraire, nous nous méfions de celui qui veut démontrer quelque chose _ , le fait qu'ils aient su d'avance à quoi devaient aboutir leurs raisonnements les plus rigoureux, [...] cet arbitraire, cette rigoureuse et grandiose bêtise ont éduqué l'esprit. » (p111)


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Chapitre 6 - Nous, les savants
 
« Aujourd'hui, au contraire, où, en Europe, l'animal grégaire est le seul à recevoir et à dispenser les honneurs, où l'égalité des droits pourrait très bien se muer en égalité des non-droits, je veux dire en réprobation générale de tout ce qui est rare, insolite, privilégié, en haine de l'homme supérieur, de l'âme supérieure, du devoir supérieur, de la souveraineté créatrice, _ aujourd'hui le sens aristocratique, la volonté de ne dépendre que de soi, le pouvoir d'être différent, seul et réduit à soi-même font partie de la grandeur, et le philosophe trahira quelque chose de son propre idéal en postulant que le plus grand sera celui qui saura être le plus solitaire, le plus impénétrable, le plus à l'écart, l'homme par-delà bien et mal, l'homme maître de ses vertus, en qui surabonde l'énergie du vouloir. » (p151)


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Chapitre 7 - Nos vertus
 
« Les jugements moraux et les condamnations morales constituent la vengeance favorite des esprits bornés à l'encontre de ceux qui le sont moins ; ils y trouvent une sort de dédommagement pour avoir été mal partagés par la nature ; enfin, c'est pour eux une occasion d'acquérir de l'esprit et de s'affiner : la méchanceté rend intelligent. Ils se réjouissent au fond de leur coeur de penser qu'il existe un plan où les individus comblés des biens et des privilèges de l'esprit demeurent leurs égaux : ils luttent pour l' égalité de tous devant Dieu et, ne fut-ce que pour cela, ils ont besoin de croire en Dieu. C'est parmi ces gens que se recrutent les adversaires les plus acharnés de l'athéisme. » (p156)


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Chapitre 9 - Qu'est ce que l'aristocratie
 
Extrait n°1

« Or une aristocratie saine ne doit pas se sentir une fonction, soit de la monarchie, soit de la collectivité, mais voir en l'une ou en l'autre son sens et sa plus haute justification ; c'est pourquoi elle devra prendre sur elle de sacrifier sans mauvaise conscience une foule d'êtres humains qu'elle réduira et rabaissera, dans son intérêt, à l'état d'hommes diminués, d'esclaves, d'instruments. Sa croyance fondamentale doit être que la société n'a pas le droit d'exister pour elle-même, mais qu'elle ne doit être que le soubassement et la charpente qui permettront à une élite de se hausser à ses devoirs supérieurs, à la réalisation d'un être plus élevé : semblable en cela à ces plantes grimpantes de Java _ on les nomme sipo matador _ qui tendent vers un chêne leurs bras avides de soleil et l'enlacent si fort et si longtemps qu'enfin elles se dressent au-dessus de l'arbre mais en s'appuyant sur lui, exhaussant leur cime avec bonheur pour l'éployer à la lumière. » (p212)

Extrait n°2

« Les plus grands évènements et les plus grandes pensées _ mais les plus grandes pensées sont les plus grands évènements _ se font comprendre le plus tard ; les générations contemporaines de ces évènements ne les vivent pas, mais passent à côté. Il se produit quelque chose de semblable au royaume des étoiles. C'est la lumière des plus lointaines qui parvient aux hommes le plus tard, et avant qu'elle leur soit parvenue ils nient que là-haut il existe une étoile. Combien de siècles faut-il à un esprit pour être compris ?, voilà aussi un critère, et qui permet d'établir une hiérarchie dans un domaine où on en a besoin ; celui de l'esprit et des étoiles. » (p238)

Extrait n°3

« D'ici la vue est libre, l'esprit s'élève. Mais à l'inverse, il y a une sorte d'hommes qui se tiennent aussi sur la hauteur, dont la vue est également dégagée _ mais qui regardent en bas. » (p238)


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Ainsi parlait Zarathoustra
Oeuvre philosophique publié en 1887.

Des trois métamorphoses
 

«  Je vous énonce trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit se mue en chameau, le chameau en lion et le lion, enfin, en enfant…

 

    Il y a beaucoup de pesants fardeaux pour l’esprit robuste, aimant à porter de lourdes charges et que le respect habite : c’est à un pesant fardeau qu’aspire sa force, au fardeau le plus lourd.

   Qu’est-ce qui est lourd ? demande l’esprit habitué aux lourdes charges, et le voici qui s’agenouille, pareil au chameau, il veut qu’on le charge bien.

    Qu’est-ce qui est le plus lourd, ô héros ? Interroge l’esprit habitué aux charges pesantes, que je m’en charge, moi, et que je me réjouisse de ma force.

    N’est-ce pas cela : s’abaisser pour faire souffrir son orgueil ? N’est-ce pas cela : faire éclater sa folie pour se moquer de sa sagesse ?

    Ou bien est-ce cela : abandonner notre cause quand elle fête sa victoire ? Monter sur de hautes montagnes pour tenter le tentateur ?

    Ou bien cela : se nourrir des glands et de l’herbe de la connaissance et avoir faim dans son âme de l’amour et de la vérité ?

    Ou bien cela : être malade, renvoyer les consolateurs et se lier d’amitié avec des sourds, qui jamais n’entendent ce que tu veux ?

    Ou bien cela : descendre dans l’eau sale quand c’est l’eau de la vérité et ne pas écarter de soi les grenouilles froides et les crapauds fiévreux ?

    Ou bien cela : aimer ceux qui nous méprisent et tendre la main au fantôme quand il vient nous effrayer ?

    C’est de tout ceci, de tout ce qu’il y a de plus pesant dont se charge l’esprit qui aime à porter les fardeaux : tout pareil au chameau qui, une fois chargé se hâte vers le désert, lui aussi se hâte vers son désert.

 

    Mais dans le désert le plus reculé se fait la seconde métamorphose : l’esprit ici se change en lion, il veut conquérir sa liberté et être le maître dans son propre désert.

    Son dernier maître, il le cherche ici : il veut devenir son ennemi et l’ennemi de son dernier dieu, il veut se battre pour la victoire contre le grand dragon.

    Quel est ce grand dragon que l’esprit ne veut plus appeler ni maître, ni dieu ? « Tu dois », tel est le nom du grand dragon.

    Mais l’esprit du lion, lui, dit : « Je veux. »

   « Tu dois » l’attend au bord du chemin, couvert d’écailles, dorées, miroitantes et sur chaque écaille étincelle en lettres d’or : « Tu dois. »

    Des valeurs millénaires brillent sur ces écailles et ainsi parle le plus puissant de tous les dragons : « Toute valeur de toute chose, – elle brille sur moi. » Toute valeur a déjà été créée et toute valeur créée, c’est moi. En vérité, il ne doit plus y avoir de « Je veux ! » Ainsi parle le dragon.
    Mes frères, pourquoi est-il besoin du lion de l’esprit ? L’animal de bât ne suffit-il donc pas, lui qui renonce et qui est plein de respect ?

   Créer des valeurs nouvelles – le lion lui-même n’en est pas encore capable, – mais conquérir la liberté pour des créations nouvelles – voilà ce que peut la puissance du lion.
    Créer sa liberté et opposer même au devoir le « non » sacré : à cette fin, mes frères, il est besoin du lion.

   Prendre le droit de créer des valeurs nouvelles – c’est la conquête la plus terrible pour un esprit accoutumé aux fardeaux et au respect. A la vérité, cela lui paraît être de la rapine et l’affaire de bêtes de proie.

    Il aimait jadis, comme son bien le plus sacré, le « Tu dois » : or le voilà obligé de trouver illusion et arbitraire jusqu’au cœur de ce qu’il y a de plus sacré, afin d’arracher sa liberté à son amour : c’est le lion qu’il faut pour un tel rapt.


    Mais dites, mes frères, de quoi l’enfant est donc capable dont ne le fut pas le lion ?

    Pourquoi faut-il donc que le lion féroce devienne un enfant ?

    L’enfant est innocence et oubli, un recommencement, un jeu, une roue roulant d’elle-même, un premier mouvement, un « oui » sacré.

   Oui, pour le jeu de la création, mes frères, il est besoin d’un « oui » sacré : c’est sa volonté que l’esprit veut à présent, c’est son propre monde que veut remporter celui qui est perdu au monde.

   
    Je vous ai dit trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient chameau, le chameau lion, et le lion enfin enfant.


    Ainsi parlait Zarathoustra. » (p29 à 32)


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Des mouches du marché

«  Fuis dans ta solitude, mon ami ! Je te vois assourdi par le bruit des grands hommes et déchiré par les aiguillons des petits.
    Dignes, forêt et rocher savent se taire en ta compagnie. Sois de nouveau semblable à l'arbre que tu aimes, celui aux larges branches : silencieux, aux écoutes, suspendu au-dessus de la mer.
    Où cesse la solitude commence le marché ; et où commence le marché, commence aussi le vacarme des grands comédiens et le bourdonnement des mouches venimeuses.
    Dans le monde, les choses les meilleures ne valent rien sans quelqu'un pour les mettre en scène : le peuple appelle ces metteurs en scène : de grands hommes.
   Le peuple comprend bien peu ce qui est grand, c'est-à-dire : ce qui est créateur, mais il a un flair pour tous les metteurs en scène et pour tous les comédiens des grandes causes.
    C'est autour des inventeurs de valeurs nouvelles que tourne le monde, - il tourne de façon invisible. Mais la foule et la gloire tournent autour des comédiens : tel est le cours du monde.
   Le comédien a de l'esprit, mais un esprit sans conscience morale. Il croit toujours à ce qui lui permet le plus d'imposer sa façon de croire, - à lui même.
    Demain, il croira en une chose nouvelle et après-demain en une autre, plus nouvelle encore.
    Il a l'esprit prompt, tout comme la foule et il est d'humeur versatile. Renverser, - il appelle cela "prouver". Rendre fou, c'est ce qu'il appelle "persuader". Et de toutes les raisons, le sang lui semble la meilleure.
    Une vérité qui ne se glisse que dans les oreilles fines, il l'appelle "mensonge" et "néant". En vérité, il ne croit qu'en des dieux qui font grand tapage dans le monde.
    La place du marché est pleine de bouffons solennels - et la foule se glorifie de ses grands hommes ! Ils sont pour elle, les maîtres du moment.
    Mais le temps les presse : aussi te pressent-ils : et de toi, ils veulent savoir si c'est oui ou si c'est non. Malheur à toi, veux-tu placer ta chaise entre le pour et le contre ?
    Ne sois pas jaloux de ces intransigeants qui te pressent, toi qui aimes la vérité !
    Jamais encore la vérité ne s'est accrochée au bras d'un intransigeant.
    A cause de ces esprits hâtifs, retourne à ta sécurité : ce n'est qu'au marché que l'on est assailli par oui ou par non !
    Longues sont les expériences que font les puits profonds : il leur faut attendre longtemps jusqu'à ce qu'ils sachent, ce qui tombe dans leurs profondeurs.
    C'est à l'écart du marché et de la gloire que se passe tout ce qui est grand : c'est à l'écart de la place du marché et de la gloire qu'ont, de tout temps, habité les inventeurs de valeurs nouvelles.
    Fuis dans ta solitude : je te vois harcelé par les mouches venimeuses. Fuis, vers les contrées où souffle un air rude et fort !
    Fuis dans ta solitude ! Tu as vécu trop près des petits et des pitoyables. Fuis leur vengeance invisible ! Contre toi, ils ne sont rien que vengeance.
    Ne lève plus le bras contre eux ! Ils sont innombrables et ce n'est pas ta destinée d'être un chasse-mouches.
    Ils sont innombrables, ces petits et ces pitoyables ; et il y a de nobles architectures que des gouttes de pluie et de mauvaises herbes suffisent à ruiner.
   Tu n'es pas une pierre, mais déjà toutes ces gouttes t'ont creusé. Tu vas te briser et tu vas éclater à force de gouttes. [...]

    Ainsi parlait Zarathoustra. » (p67 à 68)


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