Philo de base Ouvrage de Vladimir Grigorieff publié en 1983 (Marabout) Préambule
« Voltaire
sur le philosophe : quand un homme parle à un autre
homme qui ne le comprend pas et que le premier qui parle ne comprend
plus, c'est de la métaphysique! » (p8)
« Confucius le disait déjà : étudier sans réfléchir ne sert à rien : mais, réfléchir sans étudier est très périlleux. » (p9) « Qu'au sens vulgaire, la philosophie soit cet amour de la sagesse, comme au sens spécialisé, cette réflexion critique sur les fondements et la valeur de tout savoir et de tout faire, cela reste acquis comme intention toujours reprise et jamais achevée. »
Socrate (-470 -399)
« Ne nous y trompons pas, Socrate n'est ni un sceptique, pour qui il est impossible de décider du vrai et du faux, ni un révolutionnaire, pour qui seulement ce qui sera vaut, ni un sophiste, pour qui l'habile savoir de la parole est le moteur persuasif de la réussite sociale ; non, Socrate est l'homme qui cherche. Je cherche, dit-il constamment à ceux qui prétendent avoir trouvé. » (p38) « Avouant qu'il ne sait pas et essayant de le faire avouer à chacun, il ne nie pas pour autant tout savoir pratique permettant, par exemple, d'être cordonnier, ou sage-femme, mais à ses yeux nul ne sait qu'il ne sait pas quand il parle du courage, du respect, de la justice, du bien, du bon. Socrate, lui, sait qu'il ne sait pas et c'est pourquoi il cherche. Et il voudrait que l'autre _ chacun et tous _ cherche lui aussi. Le dialogue n'a d'autre prétention, que d'amener l'autre à reconnaître qu'il ne sait pas, qu'il ne connaît pas la réponse, et donc à chercher par lui-même, en lui-même, en son âme et conscience. Chacun ayant mission d'éveiller l'autre, comme espoir d'être éveillé par lui. Socrate n'enseigne pas, car il ne sait pas, il ne possède pas la vérité, celle-ci n'étant pas un (s)avoir transmissible, mais il démolit les fausses certitudes de qui croit savoir et le rend ainsi disponible à la recherche. Bien sûr, priver quelqu'un de ses fausses certitudes, c'est à la fois le libérer pour la recherche, le questionnement, la quête d'une science du bien, la réflexion, mais c'est aussi le priver de ce qui, jusqu'alors, lui était assurance, certitude, béquille, le priver en quelque sorte des bénéfices secondaires de sa maladie ignorante d'elle-même : la tranquille suffisance de qui croit savoir, le conformisme secourable. » (p39) « Si, comme le dit Socrate, nul n'est méchant volontairement, c'est bien parce qu'une âme réellement éclairée par la science du bien _ science à laquelle le dialogue questionnant peut initier, sans qu'il s'agisse à proprement parler d'une réponse, mais plutôt d'une quête inachevée _ ne pourrait vouloir le mal. Faire le mal, c'est ne pas savoir ce qu'est le bien. Une volonté non éclairée n'est pas une volonté, mais une passion, un désir, une envie, c'est-à-dire un aveuglement, un esclavage. Vouloir, c'est vouloir le bien. Vouloir le bien au point de préférer subir l'injustice plutôt que de la commettre ; car, si celui qui commet l'injustice à proprement parler ne sait pas ce qu'il fait, ce qu'il veut, celui qui refuse de la commettre sait ce qu'il veut et veut ce qu'il sait, et le juste triomphe toujours de l'injuste car il sait ce qu'est le bien que l'autre ne sait pas encore. » (p41)
Platon (-427 -347)
« Pour Platon, comme pour Socrate, l'opinion est vide de sens, elle ne traduit que l'intérêt, le désir, le caprice. Il faut lui substituer le concept (l'idée). La parole est l'outil de la justesse et de la justice dont on mésuse en en faisant l'outil de l'opinion. Grâce à la dialectique _ cette entreprise critique radicale _ le philosophe _ ce spécialiste compétent _ fait de la parole le seul usage qui soit conforme : ordonner le réel, harmoniser les rapports entre les hommes en les rendant intelligibles. Sans justesse dans le raisonnement, il ne saurait y avoir justice entre les hommes. Etre juste, c'est en quelque sorte connaître avec justesse et agir avec justice. » (p46) « S'il nous faut d'abord apprendre à mesurer, à nous éloigner des impressions sensibles pour appréhender l'intelligible, l'idée, le concept, l'essence, cela ne saurait suffire, car, nous devons non seulement baliser horizontalement, d'idée séparée (concept) en idée séparée, tout le champ de l'intelligible, mais encore, verticalement, par cette discussion raisonnée qui n'est autre que le dialogue dialectique, nous élever jusqu'à l'Idée de toutes les idées, c'est-à-dire le principe premier, le Bien, auquel toutes les idées participent, avec lequel elles sont en relation nécessaire. Une fois ce mouvement ascendant opéré et le Bien reconnu comme ce soleil qui d'évidence éclaire et nourrit tout, nous pouvons redescendre et ordonner rationnellement le monde, la cité, l'individu, selon une géométrie harmonieuse. » (p47) « D'une part il y a le sensible, d'autre part l'intelligible. Jadis, il y avait un monde intelligible, pur et immuable, d'une part, et une sorte de chaos, impur et changeant, d'autre part. Le Dieu ordonna au Démiurge d'organiser ce chaos en prenant pour modèle le monde intelligible, pur monde des Idées ou Essences. De cette création est née notre monde sensible mixte (pas exactement un mélange) en quelque sorte de chaos et d'idée. Et d'une certaine façon, de même que le Démiurge n'est pas parvenu à copier le monde intelligible mais s'est inspiré de lui pour donner forme au matériau brut du chaos, de même notre savoir ne parvient pas à copier le monde intelligible mais s'inspire de lui pour fabriquer ses concepts, sa vision. Et dans cette fabrication, un rôle non négligeable est dévolu à la métaphore, à la comparaison, au mythe qui sert en quelque sorte de moyen terme pour, d'une part, traduire au non philosophe la clarté entr'aperçue par le philosophe, et pour, d'autre part, permettre au philosophe de dire métaphoriquement ce qu'il ne parviendrait pas à dire autrement. Le célèbre mythe de la caverne illustre bien cette situation. Nous sommes comme des prisonniers plongés dans une semi-obscurité où nous ne distinguons que des ombres. Le premier qui parvient à se libérer de ses chaînes (= le philosophe) et contemple au dehors la lumière du Soleil-Bien en est durablement ébloui. Mais quand il redescend auprès de ses compagnons d'infortune, l'obscurité retrouvée le désarçonne et le gène à la fois. Comment évoquer pour les autres et avec eux ce qui l'a ébloui? Comment, replongé dans l'obscurité, retrouver l'appui de ce qui l'a ébloui? Le mythe tend à exprimer l'inexprimable, il sert d'appui au saut de l'âme dans la vision intellectuelle. Il y a chez Platon quantité de mythes pour expliquer le monde, l'âme, l'homme, l'amour, la mort. » (p48)
Aristote (-384 -322)
« La vertu est la rencontre d'une faculté, d'une disposition naturelle, et de l'habitude volontaire bonne. Il s'agit donc de bien accomplir, de bien faire passer de la puissance à l'acte, ce plus qui est en nous, ce talent, cette faculté que nous avons par disposition naturelle ; en quelque sorte de devenir ce que nous sommes quand nous sommes raisonnables. Mais l'homme peut mésuser de cette disposition naturelle au bien, au bonheur, par mauvaise volonté, par mauvaise habitude. Celui qui a lancé une pierre ne peut plus la reprendre ; et cependant il dépendait de lui de la lancer ou de la laisser tomber, car le mouvement initial était en lui. Il en est de même pour l'homme injuste et le débauché qui pouvaient, au début, éviter de devenir tels : aussi le sont-ils volontairement ; mais une fois qu'ils le sont devenus, ils ne peuvent plus ne pas l'être. (Ethique à Nicomaque) Il est encore une autre façon de mésuser de cette disposition naturelle au bien, en agissant ou par excès ou par défaut, c'est à dire en ne respectant pas la mesure, le juste milieu. Aristote considère que la vertu est un bien s'écartant de ce qui le vicierait, ou par excès, ou par défaut. Ainsi, le courage est le juste milieu entre la témérité qui le vicie par excès (c'est un courage sans prudence) et la lâcheté qui le vicie par défaut (c'est un courage sans générosité ou sans fermeté). De même, on peut montrer que la tempérance est le juste milieu entre la débauche et l'insensibilité, la libéralité un juste milieu entre prodigalité et avarice. En somme le juste milieu serait cet élan vers le meilleur possible qui tienne compte des passions (qui font partie de notre nature) et de la raison (sa part la plus haute) qui les doit diriger et en faire bon usage, comme aussi des différences qui existent entre les êtres et les situations. C'est ainsi que la justice, vertu par excellence, établit entre les êtres un juste milieu proportionnel. En effet, dans l'injustice l'un a trop et l'autre trop peu (ou pas du tout). Pour réparer cette situation, il faut se garder d'une vision égalitariste (la même chose pour chacun) et considérer la justice selon sa fonction distributive : à chacun selon ses mérites et ses besoins propres (celui qui travaille plus a droit à plus de biens ; les besoins alimentaires d'un bébé ne sont pas les mêmes que ceux d'un travailleur). De même pour les peines qu'il s'agit de proportionner aux torts commis et à l'intention de mal faire, et non d'appliquer mécaniquement. C'est au fond l'équité, cette règle de plomb malléable, qui épouse la courbure du mur pierreux, qui doit tempérer ce qu'aurait de trop rigide une justice absolue. Comme le disait Cicéron : à suprême justice, suprême injustice (summun jus, summum injuria). Bien sûr, l'équité n'est pas supérieure à la justice absolue en tant que telle, mais supérieure à toute justice qui prétendrait se prononcer en termes absolus. C'est dire d'une autre façon que cette justice absolue étant toujours difficile à établir, et qu'une trop grande rigueur risquant de dépasser la mesure, le juste milieu, il vaut mieux, en définitive, courir le risque d'être victime d'une injustice que celui de la commettre. L'action injuste comporte deux extrêmes : l'un d'eux, le moindre, consiste à subir l'injustice ; l'autre, le plus grave, à la commettre. (Ethique à Nicomaque) Subir l'injustice plutôt que de la commettre, voilà le garde-fou de toute justice ; proportionner les mérites, les besoins et les peines, voilà son fonctionnement selon la règle souple de l'équité. Nous attelant à cette tâche d'acquérir par réflexion de bonnes habitudes volontaires (vertus), nous atteindrons alors un bonheur tranquille qui sera à la mesure de ce qu'il y a de plus divin en nous : notre faculté de connaître, de méditer, de contempler. » (p68 à 69) « Les hommes ne s'associent pas en vue de la seule existence matérielle, mais plutôt en vue de la vie heureuse, car autrement une collectivité d'esclaves ou d'animaux serait un Etat, alors qu'en réalité c'est là une chose impossible, parce que ces êtres n'ont aucune participation au bonheur ni à la vie fondée sur une volonté libre. (La Politique). L'Etat, c'est la communauté du bien-vivre et pour les familles et pour les groupements de familles, en vue d'une vie parfaite qui se suffise à elle-même. Fidèle à sa démarche du juste milieu, écartant à la fois l'excès et le manque, Aristote recherche dans la politique quel pourrait bien être le gouvernement le meilleur, étant posé ce bien-vivre commun qui en est la raison d'être. Il en vient à délimiter les trois formes pures de gouvernement : le monarchique (le pouvoir est confié à un seul), l'aristocratique (à une minorité de meilleurs), le républicain (au plus grand nombre). Aucun de ces régimes n'est préférable en soi, car des considérations de caractère national, de climat, d'étendue, interviennent dans le choix à faire. Néanmoins ces trois formes de gouvernement ne sont bonnes que pour autant que le bien commun en reste sa raison d'être, et que nul excès ou manque n'en vicie l'exercice. Ainsi, une monarchie qui perdrait de vue le droit commun se dégrade en tyrannie, comme une aristocratie se corrompt en oligarchie, et une république en démocratie hostile aux riches. » (p70)
Epicure (-341 -270)
« C'est pour son éthique qu'Epicure est surtout connu, malheureusement presque pour le contraire de ce qu'il a dit, si bien que l'épicurisme au sens populaire, mais faux, de ce terme, n'a rien de commun avec la pensée d'Epicure. En effet, l'épicurisme est très différent, et presque le contraire d'un hédonisme. Le bonheur pour Epicure consiste d'abord à se suffire à soi-même : Quand on se suffit à soi-même, on arrive à posséder ce bien inestimable qu'est la liberté. Ensuite, à se tenir plutôt à l'écart de toute agitation, source de troubles et conflits, du monde. D'où cette maxime : Pour vivre heureux vivons cachés. Déjà cette attitude de base produit un état de bien-être, comme on dirait aujourd'hui être bien dans sa peau, n'être pas troublé, connaître ce bienheureux état d'ataraxie, de non-trouble. C'est la pensée sobre qui fait la vie agréable et non la jouissance des femmes et les tables somptueuses. Mon corps est saturé de plaisir quand j'ai du pain et de l'eau. Il importe, pour que l'homme jouisse de cet état de non-trouble, d'ataraxie, qu'il apprenne à régler ces désirs selon la nature et à se suffire de ceux qui sont nécessaires. Hédonisme : doctrine d'Aristippe de Cyrène (la Libye actuelle) et de ses disciples qui égale le plaisir (hèdonè) au bien. Le plaisir en tant que tel est le souverain bien que l'homme a à rechercher. La plus grande succession de plaisirs momentanés fait la vie meilleure et la seule heureuse. » (p80)
Saint Thomas d'Aquin (1225 - 1274)
« Pour Saint Thomas d'Aquin, simplement croire en Dieu n'est pas un acte de foi, car la raison peut nous amener à connaître rationnellement l'existence de Dieu. Il en fournit cinq voies (plutôt que preuves au sens strict) qui partent toutes du sensible pour aboutir, par abstraction, à une exigence de la raison. Ce n'est que pour connaître Dieu dans son essence que la raison a besoin de la foi, mais celle ci une fois possédée entraîne la raison à savoir plus et mieux, sans pour autant savoir tout ou parfaitement. 1. la preuve cosmologique : puisque chaque mouvement suppose un mouvement qui le produit, et qu'on ne peut ainsi régresser à l'infini, il doit y avoir un premier moteur. 2. la cause efficiente : tout effet supposant une cause, et la régression à l'infini étant impossible, il doit y avoir une première Cause efficiente. 3. la cause nécessaire : toutes les causes naturelles étant contingentes, seul Dieu est cause nécessaire par soi. 4. la perfection : le fait même qu'il y ait un plus ou moins grand degré de perfection dans les causes et les êtres naturels suppose un bien et une perfection absolue qui est Dieu. 5. la preuve téléologique : tout tend vers une fin, la fin unique de tout ce qui est créé est Dieu. » (p155)
Machiavel (1469 - 1527)
« Quoi qu'il en soit, ce qui frappe chez Machiavel c'est le côté géométrique de sa démonstration, une fois admis les deux postulats de base : 1. l'homme n'est pas naturellement vertueux. 2. la violence qui construit est justifiée. Illustrons ces deux postulats de quelques extraits du Prince. Car on peut dire généralement une chose de tous les hommes : qu'ils sont ingrats, changeants, dissimulés, ennemis du danger, avides de gagner. ... dans les actions des hommes ... ce que l'on considère, c'est le résultat. Que le Prince songe donc uniquement à conserver sa vie et son Etat : s'il y réussit, tous les moyens qu'il aura pris seront jugés honorables et loués par tout le monde. Il semble donc que, étant donné la méchanceté de l'homme et les désordres sans fin qui en résultent _ et dont l'histoire, éternel recommencement et professeur hélas inécouté, témoigne abondamment _ tout pouvoir qui construit, qui instaure, est par là-même justifié, quoi que les circonstances l'obligent à faire. Un prince bien avisé ne doit point accomplir sa promesse lorsque cet accomplissement lui serait nuisible et que les raisons qui l'ont conduit à promettre n'existent plus. On doit bien comprendre qu'il n'est pas possible à un prince, et surtout à un prince nouveau, d'observer dans sa conduite tout ce qui fait que les hommes sont réputés des gens de bien, et qu'il est souvent obligé, pour maintenir l'Etat, d'agir contre l'humanité, contre la charité, contre la religion même. Il faut donc qu'il ait l'esprit assez flexible pour se tourner à toutes choses, selon que le vent et les accidents de la fortune le commandent ; il faut, comme je l'ai dit, que tant qu'il le peut, il ne s'écarte pas de la voie du bien, mais qu'au besoin il sache entrer dans celle du mal. En définitive, Machiavel ne nie pas le bon, le vertueux, l'éthique, mais les juge incapables à eux seuls de permettre l'acquisition et la conservation du pouvoir. La vertu par elle-même étant incapable d'instaurer quelque pouvoir que ce soir, comme de lutter contre la violence qui ruine, une règle éminemment pragmatique en découle, que selon lui des siècles de pratique, de résultats authentifie et justifie : ce n'est pas la violence qui instaure qu'il faut détruire, mais la violence qui ruine. Donc, pour Machiavel, seul le résultat positif compte et non sa plus ou moins grande conformité avec un idéal moral. Car, au fond, l'ordre comme le pouvoir a son prix, et prétendre ne pas le payer c'est mentir inutilement à soi-même et aux autres, c'est s'empêcher d'être logique et rigoureux et c'est, finalement, et mésuser de la fortune (chance) et de la virtu (art viril d'utiliser la fortune). Aujourd'hui peut-être plus que jamais, la politique de toutes les puissances, grandes ou petites, est de nature machiavélique. » (p188)
Descartes (1595 - 1650)
« Je me plaisais surtout aux mathématiques, à cause de la certitude et de l'évidence de leur raisons, ... je m'étonnais de ce que leurs fondements étant si fermes et si solides, on n'avait rien bâti dessus de plus relevé. Tout le projet de Descartes, son besoin de certitude, comme son espérance de la trouver, se résument en ces quelques lignes qui expriment très clairement quelles lois il s'agit de trouver. » (p220) « Pour découvrir ces lois, il faut une méthode qui permette, d'une part, d'éviter l'erreur, d'autre part, de découvrir la vérité, c'est-à-dire : Un ensemble de règles certaines et faciles par l'observation exacte desquelles on sera certain de ne prendre jamais le faux pour le vrai, et, sans dépenser inutilement les forces de son esprit, mais en accroissant son savoir par un progrès continu, de parvenir à la connaissance vraie de tout ce dont on sera capable. (Règles pour la direction de l'esprit-règle IV). Citons à tout le moins le début du célèbre Discours de la méthode, petit ouvrage d'une cinquantaine de pages, dont la lecture est toujours encore profitable. Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux mêmes qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent ; mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger et de distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes ; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien. Quatre préceptes suffisent, selon Descartes, pour bien mener sa pensée. 1. d'avoir les idées claires et distinctes : ... ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne connusse évidemment être telle ; c'est-à-dire d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute. 2. d'analyser : ... diviser chacune des difficultés que j'examinais en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour mieux les résoudre. 3. de synthétiser : ... de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusqu'à la connaissance des plus composés, et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres. 4. de dénombrer : ... faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre. » (p221)
Pascal (1623 - 1662)
« Nous ne pouvons faire l'impasse sur Pascal, l'écrivain génial des Pensées et des Provinciales car tout le monde connaît d'oreille et son célèbre pari apologétique et son esprit de finesse (la logique du coeur) qu'il oppose à l'esprit de géométrie (savant et cartésien) qui, seul, ne saurait suffire à persuader ni à rendre compte de tout (le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas _ coeur chez Pascal signifie intuition ou connaissance directe et non la balançoire des passions). » (p224) « Partant d'un lieu commun qu'il est impossible de prouver Dieu, Pascal utilise alors, au lieu de la preuve impossible, l'argument du pari. Sa démonstration s'établit comme suit : 1. Il faut parier. 2. La raison peut choisir de parier pour ou contre, n'ayant pas de critère probant. 3. Mais la béatitude, c'est-à-dire le bonheur infini dans l'au-delà, commande que l'on hésite pas à gager une vie finie pour espérer gagner une vie infinie. Oui : mais il faut parier. Cela n'est pas volontaire, vous êtes embarqués. Lequel prendrez-vous donc ? ... votre raison n'est pas plus blessée en choisissant l'un que l'autre, puisqu'il faut nécessairement choisir. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte, en prenant croix qui Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez vous gagnez tout, et si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu'il est, sans hésiter. » (p225)
Spinoza (1632 - 1677)
« Tout être, tout chose veut _ non par vouloir propre, par libre arbitre, mais par nécessité, du fait même de ses propriétés _ persévérer dans son être essentiel, dans sa force, dans sa puissance. si bien que l'homme est essentiellement désir, non un ensemble de facultés ou de capacités. Chaque chose, selon sa puissance d'être, s'efforce de persévérer dans son être. J'entends ... Sous le nom de Désir tous les efforts, impulsions, appétits, volitions de l'homme ... Le désir est l'essence même de l'homme, c'est-à-dire l'effort par lequel l'homme s'efforce de persévérer dans son être. A telle enseigne que c'est le désir qui est au fondement de nos actes et non l'illusoire jugement moral (bien/mal) et le libre arbitre. Il y a là, chez Spinoza, un étonnant renversement de nos raisonnements habituels. Tout se passe comme si _ ce qui est d'ailleurs vrai _ j'aime la vie parce que je vis, et non l'inverse : je vis parce que j'aime la vie. De même _ ce qui est tout aussi vrai mais moins reconnu _ j'aime cette femme parce que je vis avec elle, et non : je vis avec cette femme parce que je l'aime. Car, c'est la passion et non la raison qui nous donne l'illusion de choisir. Nous ne faisons effort vers aucune chose ... parce que nous jugeons qu'elle est bonne ; c'est l'inverse : nous jugeons qu'une chose est bonne parce que nous faisons effort vers elle, que nous la voulons et tendons vers elle par appétit ou désir. Ce désir, inscrit en moi comme essence nécessaire, déborde non seulement ma pensée consciente (de mon désir, mais ignorante de ses causes _ et c'est déjà en quelque sorte toute la psychanalyse), mais encore les passions qui en manifestent la force : force croissante de la joie, force décroissante de la tristesse ; l'une, la joie, culminant dans l'homme raisonnable vainqueur des contraintes extérieures dont il accepte la nécessité au même titre que sa nature propre, l'autre, la tristesse, culminant dans l'homme entièrement vaincu par des causes extérieures qui sont contraires à sa nature propre et qui, partant, se suicide. Donc la raison corrige la passion, comme le concept corrige l'image, et au lieu de pâtir sous la contrainte extérieure, nous agissons avec plus de force, d'effet, de productivité en assumant notre essence nécessaire. Si bien qu'être de désir d'être un homme libre ne pense à aucune chose moins qu'à la mort ; et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie, même si la force, en vertu de laquelle l'homme persévère dans l'existence, est limitée, et est surpassée par la puissance des forces extérieures. » (p230)
Les empirismes
« John Locke (Angleterre, 1632 - 1704) déclare : Notre affaire dans ce monde n'est pas de connaître toutes choses mais celles qui regardent la conduite de notre vie. Pour Locke, il n'y pas, contrairement à Descartes, d'idées innées en nous, sinon d'ailleurs les enfants et les idiots les possèderaient. Notre esprit, en effet, est pour lui une page vide sur laquelle s'inscrivent les informations venues du monde extérieur. Toute la matière de nos pensées est fournie par nos observations, celles que nous faisons sur le monde des objets extérieurs, celles que nous faisons sur les opérations internes de notre âme. Il fut par ailleurs l'inspirateur du préambule de la constitution américaine et de la Déclaration des droits de l'homme, comme aussi le fondateur du libéralisme politique, doctrine selon laquelle la souveraineté de l'Etat s'arrête là où règnent les droits individuels inaliénables (propriété, liberté économique, satisfaction des besoins). » (p238) « David Hume (Angleterre, 1711 - 1776) rejette aussi la causalité comme fondement rationnel, comme nécessité. Pour lui, il n'y a donc rien d'absolu, ni vérité absolue, ni morale absolue ni nécessité absolue. Tout est affaire d'impressions, de sensations, d'idées, de croyances, desquelles il établit la nature des relations. Trois conclusions, parmi d'autres, peuvent nous intéresser. 1. Les idées naissent des sensations (par idées, j'entends les images affaiblies des impressions dans la pensée et le raisonnement) 2. L'habitude et l'expérience lient les idées que nous inférons de nos impressions. La croyance qui en résulte n'a pas de fondement rationnel absolu car rien ne prouve que le soleil se lèvera demain. C'est évidemment très probable, mais ce n'est pas une certitude absolue. Puisque la causalité n'est pas une croyance, il n'y a pas de cause nécessaire et partant ni métaphysique, ni preuve de Dieu par l'argument nécessaire. Au fond toutes les croyances hors expérience sont croyances illégitimes. » (p239)
Kant (1724 - 1804)
« Toute la deuxième critique de Kant, Critique de la raison pratique, pourrait se placer sous le signe de l'anthroponomie, autrement dit l'homme en tant qu'être raisonnable soumis inconditionnellement à l'impératif catégorique. Agis toujours de telle sorte que tu puisses ériger la maxime de ton action en loi universelle .... Agis toujours de telle sorte que tu traites l'humanité dans ta personne aussi bien qu'en la personne d'autrui comme une fin et jamais comme un moyen ... Agis toujours comme si tu étais législateur en même temps que sujet. Il faut bien comprendre que ces règles sont des règles formelles ne donnant aucune recette matérielle précise et dont uniquement l'intention formelle (par devoir), à dire vrai, importe : agis comme tu dois, advienne que pourra. Nous ne pouvons ici faire le cheminement serré et rigoureux de Kant, par lequel il établit que la tâche pratique de l'homme lui commande de croire en la liberté, l'immortalité de l'âme, l'existence de Dieu, non en tant qu'objets d'un savoir (impossible) mais en tant qu'objets d'une croyance nécessaire, fondée sur l'obligation même de l'action morale. Si bien que Kant démontre par là la supériorité de la fonction pratique de la raison par rapport à sa fonction théorique limitée. » (p254)
Marx (1818 - 1883)
« [...] le marxisme est une question militante, idéologique, et surtout pas une question académique ou philosophique au sens conventionnel de ce terme. D'ailleurs n'est-ce pas Marx lui-même qui disait : Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c'est de le transformer. » (p271) « Pour Marx, l'homme rationnel est celui qui, dans l'inéluctable lutte des classes de son temps, prend, sans discussions académiques inutiles et sans compromis, le parti de la classe progressiste. Mais les masses, non rationnelles et crédules, sont par là-même victimes des sots et des salauds, ce qui justifie, afin d'éviter une transition trop retardée ou douloureuse inutilement, le recours à la dictature du Parti, avant-garde consciente et rationnelle de la classe progressiste (le prolétariat) aidée dans son combat par le penseur scientifique du matérialisme historique, qui, de son poste théorique et pratique, prend part à la lutte. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c'est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience. La question de savoir s'il y a lieu de reconnaître à la pensée humaine une vérité objective n'est pas une question théorique mais une question pratique. C'est dans la pratique qu'il faut que l'homme prouve la vérité, c'est-à-dire la réalité et la puissance de sa pensée dans ce monde et pour notre temps. La discussion sur la réalité ou l'irréalité d'une pensée qui s'isole de la pratique est purement scolastique. » (p274)
Freud (1856 - 1939)
« L'inconscient est le psychique lui même et son essentielle réalité. Sa nature intime nous est aussi inconnue que la réalité du monde extérieur, et la conscience nous renseigne sur lui de manière aussi incomplète que nos organes des sens sur le monde extérieur. J'ai en outre l'impression de ce que la théorie de l'inconscient se heurtait principalement à des résistances d'ordre affectif qui s'expliquent par ce fait que personne ne veut connaître son inconscient et partant trouve plus expédient d'en nier la possibilité. Dans un premier temps, Freud dégage un système qu'on appelle la première topique : Inconscient, Conscient, Préconscient. Tout se passe comme si la conscience refoulait, à cause de la censure morale et sociale, le désir interdit ou impossible dans l'inconscient, et ainsi le constituait. Mais, ayant constaté que si tout refoulé est bien dans l'inconscient, celui-ci n'est pas pour autant uniquement rempli de refoulé, mais de pulsions (libido = pulsion pansexuelle = Eros = pulsion de vie ; thanatos = pulsion de mort) et d'instances (le Ca, le Moi et le Surmoi). D'où la deuxième topique : Ca, Moi, Surmoi. Le Ca est, pourrait-on dire, ce qui nourrit l'inconscient pulsionnel, autrement dit la couche ou le lieu des pulsions. Le Surmoi, en quelque sorte, la compression du moi et du ça par autrui (principalement les parents et par contiguïté structurelle tous les représentants de l'autorité et du principe de réalité). Le Moi, le lieu d'un équilibre, solide ou fragile, qui s'édifie entre les pulsions du Ca et les compressions (exigences et interdits) du Surmoi. Le royaume de l'imagination est une réserve, organisée lors du passage douloureusement ressenti du principe de plaisir au principe de réalité, afin de permettre un substitut à la satisfaction des instincts (pulsions) à laquelle il faut renoncer dans la vie réelle. La religion serait la névrose obsessionnelle universelle de l'humanité ; comme celle de l'enfant, elle dérive du complexe d'Oedipe, des rapports de l'enfant au père. Je ne crois pas qu'un évènement à la production duquel ma vie psychique n'a pas pris part soit capable de m'apprendre des choses cachées concernant l'état futur de ma réalité ; mais je crois qu'une manifestation non intentionnelle de ma propre activité psychique me révèle quelque chose de caché qui, à son tour, n'appartient qu'à ma vie psychique ; je crois au hasard extérieur (réel) ; mais je ne crois pas au hasard intérieur (psychique). » (p296)
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