PAROLES Recueil publié en 1949. Le
cancre
Il dit non avec la
tête
Mais il dit oui avec le coeur Il dit oui à ce qu'il aime Il dit non au professeur Il est debout On le questionne Et tous les problèmes sont posés Soudain le fou rire le prend Et il efface tout Les chiffres et les mots Les dates et les noms Les phrases et les pièges Et malgré les menaces du maître Sous les huées des enfants prodiges Avec des craies de toutes les couleurs Sur le tableau noir du malheur Il dessine le visage du bonheur.
L'accent
grave
LE PROFESSEUR
Élève
Hamlet! L'ELEVE HAMLET (sursautant)
...
Hein... Quoi... Pardon.... Qu'est-ce qui se passe... Qu'est-ce qu'il y
a... Qu'est-ce que c'est?...
LE PROFESSEUR (mécontent)
Vous
ne pouvez pas
répondre "présent" comme tout le monde? Pas
possible, vous êtes encore dans les nuages.L'ELEVE HAMLET
Être
ou
ne pas être dans les nuages!LE PROFESSEUR
L'ELEVE HAMLET
LE PROFESSEUR
En
Français, s'il vous plaît, comme tout le monde.L'ELEVE HAMLET
Je suis ou je ne suis pas Tu es ou tu n'es pas Il est ou il n'est pas Nous sommes ou nous ne sommes pas... LE PROFESSEUR (excessivement mécontent) L'ELEVE HAMLET Je suis "où" je ne suis pas Et, dans le fond, hein, à la réflexion, Être "où" ne pas être C'est peut-être aussi la question.
Page
d'écriture
Deux
et
deux quatre
quatre et quatre huit huit et huit font seize... Répétez! dit le maître Deux et deux quatre quatre et quatre huit huit et huit font seize. Mais voilà l'oiseau-lyre qui passe dans le ciel l'enfant le voit l'enfant l'entend l'enfant l'appelle: Sauve-moi joue avec moi oiseau! Alors l'oiseau descend et joue avec l'enfant Deux et deux quatre... Répétez! dit le maître et l'enfant joue l'oiseau joue avec lui... Quatre et quatre huit huit et huit font seize et seize et seize qu'est-ce qu'ils font? Ils ne font rien seize et seize et surtout pas trente-deux de toute façon et ils s'en vont. Et l'enfant a caché l'oiseau dans son pupitre et tous les enfants entendent sa chanson et tous les enfants entendent la musique et huit et huit à leur tour s'en vont et quatre et quatre et deux et deux à leur tour fichent le camp et un et un ne font ni une ni deux un à un s'en vont également. Et l'oiseau-lyre joue et l'enfant chante et le professeur crie: Quand vous aurez fini de faire le pitre! Mais tous les autres enfants écoutent la musique et les murs de la classe s'écroulent tranquillement Et les vitres redeviennent sable l'encre redevient eau les pupitres redeviennent arbres la craie redevient falaise le porte-plume redevient oiseau.
Quartier
Libre
J'ai
mis mon képi dans la cage
et je suis sorti avec l'oiseau sur la tête Alors on ne salue plus a demandé le commandant Non on ne salue plus a répondu l'oiseau Ah bon excusez moi je croyais qu'on saluait a dit le commandant Vous êtes tout excusé tout le monde peut se tromper a dit l'oiseau.
Paris
at Night
Trois
allumettes, une à une allumées dans la nuit
La première pour voir ton visage tout entier La seconde pour voir tes yeux La dernière pour voir ta bouche et l'obscurité toute entière pour me rappeler tout cela en te serrant dans mes bras.
Sables
Mouvants
Démons
et merveilles
Le
tendre et dangereux visage de l'amour
Le tendre et
dangereux
visage de l'amour m'est apparu un soir après un trop long jour C'était peut-être un archer avec son arc ou bien un musicien avec sa harpe Je ne sais plus Je ne sais rien Tout ce que je sais c'est qu'il m'a blessée peut-être avec une flèche peut-être avec une chanson Tout ce que je sais c'est qu'il m'a blessée blessée au coeur et pour toujours Brûlante trop brûlante blessure de l'amour.
Le
baptême de l'air
Cette rue
autrefois on l'appelait la rue du Luxembourg à cause du jardin Aujourd'hui on l'appelle la rue Guynemer à cause d'un aviateur mort à la guerre Pourtant cette rue c'est toujours la même rue c'est toujours le même jardin c'est toujours le Luxembourg Avec les terrasses… les statues… les bassins Avec les arbres les arbres vivants Avec les oiseaux les oiseaux vivants Avec les enfants tous les enfants vivants Alors on se demande on se demande vraiment ce qu'un aviateur mort vient foutre là-dedans.
Un village
écoute désolé
Le chant d'un oiseau blessé C'est le seul oiseau du village Et c'est le seul chat du village Qui l'a à moitié dévoré Et l'oiseau cesse de chanter Le chat cesse de ronronner Et de se lécher le museau Et le village fait à l'oiseau De merveilleuses funérailles Et le chat qui est invité Marche derrière le petit cercueil de paille Où l'oiseau mort est allongé Porté par une petite fille Qui n'arrête pas de pleurer Si j'avais su que cela te fasse tant de peine Lui dit le chat Je l'aurais mangé tout entier Et puis je t'aurais raconté Que je l'avais vu s'envoler S'envoler jusqu'au bout du monde Là-bas c'est tellement loin Que jamais on n'en revient Tu aurais eu moins de chagrin Simplement de la tristesse et des regrets Il ne faut jamais faire les choses à moitié.
Mea
Culpa
C’est
ma faute
C’est ma faute C’est ma très grande faute d’orthographe Voilà comment j’écris Giraffe
Le
Matin
Cri du coq
La
plage des sables blancs
Oubliettes
des châteaux de sable
Meurtrières fenêtres de l'oubli Tout est toujours pareil Et cependant tout a changé Tu étais nue dans le soleil Tu étais nue tu te baignais Les galets roulent avec la mer Et toujours toujours j'entendrai Leur doux refrain de pierres heureuses Leur gai refrain de pierres mouillées Déchirant refrain des vacances Perdu dans les vagues du souvenir Déchirants souvenirs de l'enfance Brûlée vive par le désir Merveilleux souvenir de l'enfance Éblouie par le plaisir.
Les
Noces
Une
femme se jette dans une rivière
Cette rivière se jette dans un fleuve Un homme se jette dans ce fleuve Et ce fleuve se jette dans la mer Et la mer rejette sur la terre Une pipe d'écume Et la dentelle blanche de ses vagues étalées Qui brille sous la lune c'est la robe de la marée Simples cadeaux de noces de la grande marée.
Embrasse-moi
C'était
dans un quartier de la ville Lumière
Recueil publié en 1955.
La Rivière
Tes jeunes seins brillaient sous la lune Mais il a jeté Le caillou glacé La froide pierre de la jalousie Sur le reflet De ta beauté Qui dansait nue sur la rivière Dans la splendeur de l’été.
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