Les Mots Autobiographie publiée en 1964. Le récit couvre l'enfance de Jean-Paul Sartre, de 4 à 12 ans, et se divise en deux parties : « Lire » et « Écrire » (Folio). Lire - extrait n°1
«
Anne-Marie me fit asseoir en face d'elle, sur ma petite chaise ;
elle se pencha, baissa les paupières, s'endormit. De ce visage
de statue sortit une voie de plâtre. Je perdis la tête :
qui racontait ? quoi ? et à qui ? Ma mère s'était
absentée : pas un sourire, pas un signe de connivence,
j'étais en exil. Et puis je ne reconnaissais pas son langage.
Où prenait-elle cette assurance ? Au bout d'un instant j'avais
compris : c'était le livre qui parlait. Des phrases en sortaient
qui me faisaient peur : c'étaient de vrais mille-pattes, elles
grouillaient de syllabes et de lettres, étiraient leurs
diphtongues, faisaient vibrer les doubles consonnes ; chantantes,
nasales, coupées de pauses et de soupirs, riches en mots
inconnus, elles s'enchantaient d'elles-mêmes et de leurs
méandres
sans ce soucier de moi : quelques fois elles disparaissaient avant que
j'eusse pu les comprendre, d'autres fois j'avais compris d'avance et
elles continuaient de rouler noblement vers leur fin sans me faire
grâce d'une virgule. » (p41)
Lire - extrait n°2
« Je vécus dans le malaise : au moment où leurs cérémonies me persuadaient que rien n'existe sans raison et que chacun, du plus grand au plus petit, a sa place marquée dans l'Univers, ma raison d'être, à moi, se dérobait et je découvrais tout à coup que je comptais pour du beurre et j'avais honte de ma présence insolite dans ce monde en ordre. Un père m'eût lesté de quelques obstinations durables ; faisant de ses humeurs mes principes, de son ignorance mon savoir, de ses rancoeurs mon orgueil, de ses manies ma loi, il m'eût habité ; ce respectable locataire m'eût donné du respect pour moi même. Sur le respect j'eusse fondé mon droit de vivre. Mon géniteur eût décidé de mon avenir : polytechnicien de naissance, j'eusse été rassuré pour toujours. Mais si jamais Jean-Baptiste Sartre avait connu ma destination, il en avait emporté le secret ; ma mère se rappelait seulement qu'il avait dit : Mon fils n'entrera pas dans la Marine. Faute de renseignements plus précis, personne, à commencer par moi, ne savait ce que j'étais venu foutre sur terre. » (p75)
Lire - extrait n°3
« Un athée, c'était un original, un furieux qu'on n'invitait pas à dîner de peur qu'il ne fît une sortie, un fanatique encombré de tabous qui se refusait le droit de s'agenouiller dans les églises, d'y marier ses filles et d'y pleurer délicieusement, qui s'imposait de prouver la vérité de sa doctrine par la pureté de ses moeurs, qui s'acharnait contre lui-même et contre son bonheur au point de s'ôter le moyen de mourir consolé, un maniaque de Dieu qui voyait partout Son absence et qui ne pouvait ouvrir la bouche sans prononcer Son nom, bref un monsieur qui avait des convictions religieuses. Le croyant n'en avait point : depuis deux mille ans les certitudes chrétiennes avaient eu le temps de faire leurs preuves, elles appartenaient à tous, on leur demandait de briller dans le regard d'un prêtre, dans le demi-jour d'un église et d'éclairer les âmes mais nul n'avait besoin de les reprendre à son compte ; c'était le patrimoine commun. La bonne société croyait en Dieu pour ne pas parler de Lui. » (p84)
Ecrire - extrait n°1
« Je commençais à me découvrir. Je n'étais presque rien, tout au plus une activité sans contenu, mais il n'en fallait pas davantage. J'échappais à la comédie : je ne travaillais pas encore mais déjà je ne jouais plus, le menteur trouvait sa vérité dans l'élaboration de ses mensonges. Je suis né de l'écriture : avant elle, il n'y avait qu'un jeu de miroirs ; dès mon premier roman, je sus qu'un enfant s'était introduit dans le palais des glaces. Ecrivant, j'existais, j'échappais aux grandes personnes ; mais je n'existais que pour écrire et si je disais : moi, cela signifiais : moi qui écris. N'importe : je connus la joie ; l'enfant public se donna des rendez-vous privés. » (p131)
Ecrire - extrait n°2
« Karl m'avait retourné comme un peau de lapin : j'avais cru n'écrire que pour fixer mes rêves quand je ne rêvais, à l'en croire, que pour exercer ma plume : mes angoisses, mes passions imaginaires n'étaient que les ruses de mon talent, elles n'avaient d'autre office que de ramener chaque jour à mon pupitre et de me fournir des thèmes de narration qui convenaient à mon âge en attendant les grandes dictées de l'expérience et de la maturité. Je perdis mes illusions fabuleuse : Ah ! disait mon grand-père, ce n'est pas tout d'avoir des yeux, il faut apprendre à s'en servir. Sais-tu ce que faisait Flaubert quand Maupassant était petit ? Il l'installait devant un arbre et lui donnait deux heures pour le décrire. J'appris donc à voir. Chantre prédestiné des édifices aurillaciens, je regardais avec mélancolie ces autres monuments : le sous-main, le piano, la pendule qui seraient eux aussi - pourquoi pas ? - immortalisés par mes pensums futurs. J'observai. C'était un jeu funèbre et décevant : il fallait se planter devant le fauteuil en velours frappé et l'inspecter. Qu'y avait-il à dire ? Eh bien, qu'il était recouvert d'une étoffe verte et râpeuse, qu'il avait deux bras, quatre pieds, un dossier surmonté de deux petites pommes de pins en bois. C'était tout pour l'instant mais j'y reviendrais, je ferais mieux la prochaines fois, je finirais par le connaître sur le bout du doigt ; plus tard je le décrirais, les lecteurs diraient : Comme c'est bien observé, comme c'est vu, comme c'est ça ! Voilà des traits qu'on n'invente pas ! Peignant de vrais objets avec de vrais mots tracés par une vraie plume, ce serait bien le diable si je ne devenais pas vrai moi aussi. » (p136)
Ecrire - extrait n°3
« Le mot de génie m'avait toujours paru suspect : j'allai jusqu'à le prendre en dégoût totalement. Où serait l'angoisse, où l'épreuve, où la tentation déjouée, où le mérite, enfin, si j'avais le don ? Je supportais mal d'avoir un corps et tous les jours la même tête, je n'allais pas me laisser enfermer dans un équipement. J'acceptais ma désignation à condition qu'elle ne s'appuyât sur rien, qu'elle brillât, gratuite, dans le vide absolu. J'avais des conciliabules avec le Saint-Esprit : Tu écriras, me disait-il. Et moi je me tordais les mains : Qu'ai-je donc, Seigneur, pour que vous m'ayez choisi ? - Rien de particulier. - Alors pourquoi moi ? - Sans raison - Ai-je au moins quelques facilités de plume ? - Aucune. Crois-tu que les grandes oeuvre naissent des plumes faciles ? - Seigneur, puisque je suis si nul, comment pourrais-je faire un livre ? - En t'appliquant. - N'importe qui peut donc écrire ? - N'importe qui, mais c'est toi que j'ai choisi. Ce trucage était bien commode : il me permettait de proclamer mon insignifiance et simultanément de vénérer en moi l'auteur des chefs d'oeuvre futurs. J'étais élu, marqué mais sans talent : tout viendrait de ma longue patience et de mes malheurs ; je me déniais tout singularité : les traits de caractères engoncent ; je n'étais fidèle à rien sauf à l'engagement royal qui me conduisait à la gloire par les supplices. Ces supplices, restait à les trouver ; c'était l'unique problème mais qui paraissait insoluble puisqu'on m'avait ôté l'espoir de vivre misérable : obscur ou fameux, j'émargerais au budget de l'Enseignement, je n'aurais jamais faim. Je me promis d'atroces chagrins d'amour mais sans enthousiasme : je détestais les amants transis [...] » (p157)
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