John STEINBECK
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Des souris et des hommes
Roman publié en 1937 (folio).


Préface de Jospeh Kessel
 
«  Ce livre est bref. Mais son pouvoir est long.
    Ce livre est écrit avec rudesse et, souvent, grossièreté. Mais il est tout nourri de pudeur et d'amour.
    Certains auteurs de l'Amérique du Nord disposent d'un secret impénétrable.
    Ils ne décrivent jamais l'attitude et la démarche intérieures de leurs personnages. Ils n'indiquent pas les ressorts qui déterminent leurs actes. Ils évitent même de les faire penser.
    Voilà ce qu'a fait cet homme ou cette femme. Et voilà leurs propos. Le reste n'est pas votre affaire. Ni la mienne, semblent dire au lecteur Hemingway, Dashiell Hammett, Erskine Caldwell, James Cain.
    Une approche aussi superficielle en apparence devrait, logiquement, exclure toute perception profonde des êtres et, en eux, tout cheminement spirituel. Ils ne devraient pas avoir de substance, de densité humaine, de vérité.
    Or, _ et c'est un mystère _ ils vivent tous avec une intensité et une intégrité merveilleuses. Avec leur poids de chair. Avec le mouvement du coeur et les reflets de l'âme.
    L'écrivain s'est borné à reproduire les contours les plus simples, à répéter des paroles banales et vulgaires. Et à travers cette indigence, cette négligence barbares, il accomplit le miracle.
    Tirées du néant au sein duquel elles reposaient avant qu'il eût pensé à elles, ses créatures, tout à coup, existent. On sent leur souffle et leur présence. Elles s'imposent. Elles obsèdent. Le sang le plus authentique les anime.
    Et ce que l'auteur ne s'est pas soucié de faire savoir à leur sujet, nous le devinons, nous l'entendons, nous en prenons une certitude intuitive.
    Un art singulier nous conduit à combler les vides et les blancs du dessin. Nous achevons le travail du romancier. Nous complétons le canevas. Nous remplissons la trame.
    Le livre une fois fermé, ses personnages sont passés en nous, pas seulement avec leurs visages, leurs épaules, leurs rires, leurs gémissements et leurs meurtres, mais avec leur identité la plus secrète, leur plus souterraine vérité.
     Le récit de Steinbeck, Des souris et des hommes vient s'ajouter à cette série magique.
    Rien de plus pauvre comme moyens. Rien de plus brutal comme ton ... Les dialogues forment la plus grande partie de l'ouvrage et les mêmes mots éculés y reviennent sans cesse.
    Pourtant l'amitié informe et invincible nouée entre Lennie, le doux colosse innocent aux mains dévastatrices, et son copain George, petit homme aigu, a une beauté, une puissance de mythe.
    Pourtant la ferme où ils travaillent, les journaliers agricoles qui les entourent, les bêtes et les choses qui les touchent _ depuis Slim le roulier, demi-dieu rustique, jusqu'au vieux Candy, jusqu'à la femme en chasse, jusqu'au misérable palefrenier noir et au chien condamné et au revolver rouillé _ tout baigne dans la mélancolie, le drame ample et triste. Et dans la poésie.
    La prairie sauvage et le rêve le plus humble, le plus tendre, vivent dans ces vagabonds, dans ces brutes mal détachées de l'animal et de la terre. Le grand vent, la grande plaine, la grande pluie et les grandes tristesses circulent autour d'eux.
    Et quand, sur la berge sablonneuse de la Salinas dormante, se défait, par un sacrifice atroce et magnifique, l'aventure de Lennie, l'innocent qui aima tant caresser les peaux des souris, les poils des chiots et les cheveux brillants des femmes, une admiration profonde et stupéfaite se lève pour l'auteur qui, en si peu de pages, avec des mots si simples et sans rien expliquer, a fait vivre si loin, si profondément et si fort. »


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Extrait n°1

«  Lennie le regardait timidement.
    - George ?
    - Oui, qué que tu veux ?
    - Où c'est-il qu'on va, George ?
    D'une secousse le petit homme rabattit le bord de son chapeau et jeta sur Lennie un regard menaçant.
    - Alors, t'as déjà oublié ça, hein ? Il va falloir encore que je te le redise ? Nom de Dieu, ce que tu peux être con tout de même !
    - J'ai oublié, dit Lennie doucement. J'ai essayé d'pas oublier. Vrai de vrai, j'ai essayé George.
    - C'est bon, c'est bon. J'vais te l'redire. J'ai rien à faire. Autant passer mon temps à te dire les choses, et puis tu les oublies, et puis faut que je te les redise.
    - J'ai essayé et essayé, dit Lennie, seulement ça a servi de rien. J'me rappelle les lapins, Geroges.
    - Fous-moi la paix avec tes lapins. Y a que ça que tu peux te rappeler, les lapins. Allons ! Maintenant, écoute, et, cette fois, tâche de te rappeler pour pas qu'on ait des embêtements. Tu te rappelles quand t'étais assis sur le bord du trottoir, dans Howard Street, et que tu regardais ce tableau noir ?
    Un sourire ravi éclaira le visage de Lennie.
    - Pour sûr, George, que j'me rappelle ça ... mais ... qu'est-ce qu'on fait après ? J'me rappelle qu'il y a des femmes qu'ont passé et que t'as dit ... t'as dit ...
    - T'occupe pas de ce que j'ai dit. Tu te rappelles quand nous sommes allés chez Murray and Ready, et qu'on nous y a donné des cartes de travail et des billets d'autobus ?
    - Oui, bien sûr, George, je m'rappelle ça, maintenant.
    Ses mains disparurent brusquement dans les poches de côté de sa veste.
    Il dit doucement :
    - Georges ... J'ai pas la mienne. J'dois l'avoir perdue.
    Désespéré, il regardait par terre.
    - Tu l'as jamais eue, bougre de couillon. Je les ai toutes les deux ici. Tu te figures que j'te laisserais porter ta carte de travail ?
    Lennie fit une grimace de soulagement.
    - Je ... Je croyais que j'l'avais mise dans ma poche.
    Sa main disparut de nouveau dans sa poche.
    George lui jeta un regard aigu.
    - Qu'est ce que tu viens de tirer de cette poche ?
    - Y a rien dans ma poche, dit Lennie, avec astuce.
    - Je l'sais bien. Tu l'as dans ta main. Qu'est ce que t'as dans la main, que tu caches ?
    - J'ai rien, George. Bien vrai.
    - Allons, donne-moi ça.
    Lennie tenait sa main fermée aussi loin que possible de George.
    - C'est rien qu'une souris, George.
    - Une souris ? Une souris vivante ?
    - Euh ... Rien qu'une souris morte, George. J'lai pas tuée. Vrai ! J'l'ai trouvée. J'l'ai trouvée morte.
    - Donne-la-moi ! dit George.
    - Oh ! Laisse-la-moi, George.
    - Donne-la-moi !
   - La main fermée de Lennie obéit lentement. George prit la souris et la lança de l'autre côté de la rivière, dans les broussailles.
    - Qu'est-ce que tu peux bien faire d'une souris morte ?
    - J'pouvais la caresser avec mon pouce pendant qu'on marchait, dit Lennie.
    - Ben, tu te dispenseras de caresser des souris quand tu marches avec moi. Tu te rappelles où on va maintenant ?
    Lennie eut l'air étonné, puis confus ; il se cacha la figure sur les genoux.
    - J'ai encore oublié.
    - Nom de Dieu ! Dit George avec résignation. Eh bien, écoute, nous allons travailler dans un ranch comme celui d'où nous venons, dans le nord.
    - Dans le nord ?
    - A Weed.
    - Oh ! Oui. Je m'rappelle. A Weed.
   - Ce ranch où nous allons est là, tout près, à environ un quart de mille. On va entrer voir le patron. Maintenant, écoute ... Je lui donnerai nos cartes de travail, mais tu ne diras pas un mot. Tu resteras là sans rien dire. S'il aperçoit combien tu es idiot, il nous embauchera pas, mais s'il te voit travailler avant de t'entendre parler, ça ira. T'as compris ?
    - Pour sûr, George, pour sûr, que j'ai compris.
    - C'est bon. Alors, quand on ira trouver le patron, qu'est-ce que tu feras ?
    - Je ... Je ... _ Lennie réfléchissait. Son visage se tendait sous l'effort de la pensée. _ Je ... J'dirais rien. J'resterai là, comme ça.
    - Bravo. C'est très bien. Répète ça deux ou trois fois pour être sur de pas l'oublier.
    Lennie murmura en lui-même doucement :
    - J'dirais rien ... J'dirais rien ... J'dirais rien.
    - Bon, dit George. Et puis, tu tâcheras aussi d'pas faire des vilaines choses comme t'as fait à Weed.
    Lennie avait l'air étonné :
    - Comme j'ai fait à Weed ?
    - Oh ! T'as donc oublié ça aussi, hein ? Ben, j'te le rappellerais pas, de peur que tu le fasses encore.
    Une lueur d'intelligence apparut sur le visage de Lennie.
    - On nous a chassés de Weed, dit-il dans une explosion de triomphe.
   - On nous a chassés, j't'en fous, dit George avec dégoût. C'est nous qui nous sommes sauvés. On nous a cherchés, mais on ne nous a pas trouvés. » (p31 à 34)


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Extrait n°2

«  Slim et George entrèrent ensemble dans le clair-obscur de la chambre. Slim leva le bras au-dessus de la table à jeu et alluma l'ampoule électrique atténuée par un abat-jour de fer-blanc. Aussitôt, la table s'illumina, et, le cône de l'abat-jour rabattant tout droit la lumière, les coins de la chambre restèrent sombres. Slim s'assit sur une caisse, et George prit place en face de lui.
   - C'était bien peu de chose, dit Slim. Il aurait fallu que j'en noie la moitié, de toute façon. Y a pas de quoi me remercier.
     George dit :
    - Pour toi, peut-être bien que c'était peu de chose, mais pour lui, ça représente bougrement. Nom de Dieu, j'sais pas comment qu'on va pouvoir le décider à venir coucher ici. Il va vouloir coucher avec eux, dans l'écurie. On aura de la peine à l'empêcher de se fourrer lui-même dans la caisse avec les chiens.
    - C'était bien peu de chose, répéta Slim. Dis donc, t'avais raison à son sujet. Il est peut-être pas malin, mais j'ai jamais vu son pareil pour le travail. Pour un peu, il aurait tué le gars qui travaillait à l'orge avec lui. Y a personne pour rivaliser avec lui. Bon Dieu, j'ai jamais vu un gars aussi fort.
    George dit avec orgueil :
    - Y a qu'à dire à Lennie ce qu'il faut faire et il le fait, moyennant qu'il n'y ait pas à réfléchir. Il n'peut penser à rien lui-même, mais sûr qu'il sait obéir.
    On entendit un fer tinter contre la fiche de métal et quelques cris d'approbation.
    Slim se recula un peu pour n'avoir pas la lumière sur la figure.
    - C'est drôle que vous soyez réunis comme ça, tous les deux.
    C'est ainsi que Slim, calmement, invitait aux confidences.
    - Qu'est-ce que ça a de drôle ? Demanda George sur la défensive.
    - Oh ! j'sais pas. J'ai pas souvent vu des types circuler ensemble comme ça. Tu sais comme font les journaliers, ils s'amènent, on leur donne un lit, ils travaillent un mois, et puis ils en ont assez et ils s'en vont tout seuls. Ils n'ont jamais l'air de tenir à personne. Ca me semble juste un peu drôle, un dingo comme lui et un dégourdi comme toi qui se baladent ensemble.
   - Il est pas dingo, dit George. Il est con comme la lune, mais il est pas fou. Et puis, j'suis pas si malin que ça moi-même, sans quoi j'chargerais pas de l'orge pour cinquante dollars, logé et nourri. Si j'étais malin, si j'étais même un peu débrouillard, j'aurais ma petite terre à moi, où je ferais ma propre récolte au lieu de faire tout le travail sans profiter de ce qui pousse dans la terre.
    George se tut. Il avait envie de parler. Slim ne l'encourageait ni ne le décourageait. Il était là, assis, calme et réceptif.
    - C'est pas tellement drôle que, lui et moi, on circule ensemble, dit George finalement. Lui et moi, on est nés tous deux à Auburn. J'connaissais sa tante Clara. Elle l'a pris quand il était bébé et elle l'a élevé. Quand sa tante Clara est morte, Lennie est venu travailler avec moi. Puis au bout de quelques temps, on s'est comme qui dirait habitués l'un à l'autre.
    - Hum, dit slim.
    George regarda Slim et vit ses yeux de divinité impassible fixés sur lui.
    - C'est drôle, dit George. Autrefois, j'rigolais tout plein avec lui. J'lui faisait des blagues, parce qu'il était trop andouille pour se débrouiller. Mais il était même trop andouille pour s'apercevoir qu'on lui faisait une blague. J'ai bien rigolé. J'me faisais l'effet d'être malin quand j'étais avec lui. Au point qu'il faisait n'importe quoi je lui disais. Si j'lui avais dit de sauter d'une falaise, il l'aurait fait tout de suite. Au bout de quelques temps, c'était plus si rigolo. Il s'fâchait jamais non plus. J'lui ai foutu de ces peignées, et rien qu'avec ses deux mains il aurait pu me briser tous les os du corps, mais il a jamais levé le petit doigt sur moi.
    La voix de George se fit confidentielle.
    - J'vas te dire ce qui m'a fait cesser. Un jour, on était un tas de type un bord du Sacremento. J'me sentais en veine de blagues. Je m'tourne vers Lennie et j'lui dit : Saute. Et il saute. Savait pas nager une brasse. Pour un peu il se noyait avant qu'on ait pu le repêcher. Et il a été tellement chic avec moi, parce que je l'avais repêché. Il avait complètement oublié que c'était moi qui l'avais fait sauter. Ben, après ça, j'ai plus jamais recommencé.
    - C'est un brave type, dit Slim. Y a pas besoin d'avoir de la cervelle pour être un brave type. Des fois, il me semble que c'est même le contraire. Prends un type qu'est vraiment malin, c'est bien rare qu'il soit un bon gars.
    George rassembla les cartes éparses et commença une nouvelle réussite. Au-dehors, les fers heurtaient le sol avec un bruit sourd. Aux fenêtres, le crépuscule posait encore des carrés lumineux.
   - J'ai pas de famille, dit George. J'ai vu les types qui vont travailler seuls dans les ranches. Ca vaut rien. Ils s'amusent pas. Ils finissent par devenir méchants. Ils ne pensent plus qu'à se battre tout le temps.
    - Oui, ils deviennent méchants, approuva Slim. Ils en viennent au point qu'ils ne veulent plus parler à personne.
    - J'sais bien que, le plus souvent, Lennie est sacrément embêtant, dit George, mais on s'habitue à rouler avec un type et on peut plus s'en passer. » (p79 à 83)


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Extrait n°3
 
«  George dit avec calme :
    - Qu'est-ce que t'as à gueuler ?
    Lennie se redressa sur les genoux :
    - Tu me laisseras pas, dis, George ? J'sais bien que tu me laisseras pas.
    George, d'un pas raide, se rapprocha et s'assit près de lui.
    - Non.
    - Je l'savais, s'écria Lennie. T'es pas un type à faire ça.
    George resta silencieux.
    Lennie dit :
    - George ?
    - Quoi ?
    - J'ai encore fait quelque chose de mal.
    - Ca ne fait rien, dit George.
    Et le silence retomba.
    Il n'y avait plus que l'extrême crête des montagnes qui fût maintenant au soleil. Dans la vallée, l'ombre était douce et bleue. Des voix d'hommes qui s'interpellaient retentirent au loin. George tourna la tête et écouta les cris.
    Lennie dit :
    - George.
    - Quoi ?
    - Tu n'vas pas m'engueuler ?
    - T'engueuler ?
    - Mais oui, comme t'as déjà fait. Comme ça, tu sais bien : Si j' t'avais pas avec moi, j'prendrais mes cinquante dollars ...
    - Sacré nom de Dieu, Lennie ! Tu te rappelles rien de ce qui se passe, mais tu te rappelles chaque mot que je dis.
    - Alors tu vas pas le dire ?
    George se secoua et dit avec raideur :
    - Si j'étais seul, la vie serait si facile.
    Il parlait d'une voix blanche, monotone.
    - J'pourrais me trouver du travail et j'aurais jamais d'embêtements.
    Il s'arrêta.
    - Continue, dit Lennie ... Et, à la fin du mois ...
    - Et à la fin du mois, j'prendrais mes cinquante dollars et j' m'en irais ... au claque ...
    Il s'arrêta encore.
    Lennie le regardait avec passion :
    - Continue, George. Tu n'veux plus m'engueuler ?
    - Non, dit George.
    - Alors, j'peux m'en aller, dit Lennie. J'vais m'en aller là-haut, dans la montagne, me chercher une caverne si tu ne veux plus de moi.
    George se secoua de nouveau.
    - Non, dit-il. J'veux que tu restes ici, avec moi.
    Lennie dit avec astuce :
    - Dis-moi, comme t'as déjà fait.
    - Qu'est-ce que tu veux que je te dise ?
    - La différence entre nous et les autres types.
    George dit :
    - Les types comme nous, ils n'ont pas de famille. Il s'font un peu d'argent, et puis ils le dépensent tout. Y a personne dans le monde pour se faire de la bile à leur sujet ...
    - Mais pas nous, s'écria Lennie tout heureux. Raconte comment c'est pour nous.
    George resta un instant tranquille :
    - Mais pas nous, dit-il.
    - Parce que ...
    - Parce que moi, j' t'ai et ...
    - Et moi, j' t'ai. On est là tous les deux à se faire de la bile l'un pour l'autre et voilà ! S'écria Lennie, triomphant.
    La brise du soir souffla légèrement sur la clairière et une risée courut sur l'eau verte. Et, de nouveau, les voix des hommes retentirent, beaucoup plus près, cette fois.
    George enleva son chapeau. Il dit avec un frémissement dans la voix :
    - Enlève ton chapeau, Lennie. Il fait bon.
    Lennie, docile, enleva son chapeau et le posa par terre devant lui. Dans la vallée, l'ombre se faisait plus bleue, et le soir tombait vite. Le vent leur apporta un bruit de broussailles foulées.
    Lennie dit :
    - Raconte comment ça sera.
    George avait écouté les bruits lointains. Il sembla un instant parler en homme d'affaires.
    - Regarde par-dessus la rivière, Lennie, et je vais te raconter si bien que tu pourras presque le voir.
    Lennie tourna la tête et regarda, par-dessus la rivière, les sombres pentes des monts Galiban.
    - On aura une petite ferme, commença George.
    Il mit la main dans la poche de son veston et en sortit le Luger de Carlson. Il enleva le cran d'arrêt, et laissa main et revolver sur le sol, derrière Lennie. Il regarda la nuque de Lennie, l'endroit où l'épine dorsale rejoignait le crâne.
    En amont, une voix d'homme appela, et un autre lui répondit.
    - Va, dit Lennie.
    George leva le revolver, et sa main tremblait, et, de nouveau ; il laissa retomber sa main sur le sol.
    - Allons, dit Lennie. Comment que ça sera ? On aura une petite ferme.
    - On aura une vache, dit George. Et on aura peut-être bien un cochon et des poulets ... Et, dans le champ ... Un carré de Luzerne ...
    - Pour les lapins, hurla Lennie.
    - Pour les lapins, répéta George.
    - Et c'est moi qui soignerai les lapins.
    - Et c'est toi qui soigneras les lapins.
    Lennie gloussa de bonheur.
    - Et on vivra comme des rentiers.
    - Oui.
    Lennie tourna la tête.
    - Non, Lennie. Regarde là-bas, par-dessus la rivière, c'est presque comme si on pouvait la voir, notre ferme.
    Lennie obéit. George baissa les yeux vers le revolver.
    Maintenant on entendait des pas dans les fourrés. George se retourna et regarda dans leur direction.
    - Continue, George. Quand c'est-il qu'on pourra l'avoir ?
    - Bientôt.
    - Moi et toi.
   - Toi ...  et moi. Tout le monde sera gentil avec toi. On n'aura plus d'embêtements. On n'fera plus de mal à personne, on n'volera plus personne.
    Lennie dit :
    - J'croyais que t'étais fâché avec moi, George.
    - Non, dit George. Non, Lennie. J'suis pas fâché. J'ai jamais été fâché, et je le suis pas maintenant. Ca, c'est une chose dont je veux que tu sois bien sûr.
    Les voix se rapprochaient. Geroge leva le revolver et écouta les voix.
    Lennie supplia :
    - Faisons-le tout de suite. Achetons-la tout de suite, notre petite ferme.
    - Mais oui, tout de suite. J'vais le faire. On va le faire tous les deux.
    Et George leva le revolver, l'immobilisa et en approcha le canon tout contre la nuque de Lennie. Sa main tremblait violemment, mais, bientôt, son visage se figea et sa main se raffermit. Il pressa la gâchette. La détonation gravit les collines et en redescendit. Lennie eut un soubresaut, puis il s'affaissa doucement, la face dans le sable, et il resta étendu sans le moindre frisson.
    George tressaillit et regarda son arme, puis il la jeta derrière lui, très loin de la rive, près du tas de vieilles cendres.
    Les fourrés semblaient pleins de cris et de pas précipités. La voix de Slim hurla :
    - George ! Où es-tu, George ?
    Mais George était assis, très raide, sur la rive, et il regardait sa main droite qui venait de lancer le revolver. Le groupe déboucha dans la clairière, et Curly était en tête. Il vit Lennie étendu sur le sable.
    - Tu l'as eu, nom de Dieu !
    Il s'approcha et regarda Lennie, puis, se retournant, il regarda George.
    - En plein dans la nuque, dit-il doucement.
    Slim vint tout droit vers George et s'assit près de lui, tout près de lui.
    - T'en fais pas, dit Slim. Y a des choses qu'on est obligé de faire, des fois.
    Mais Carlson se tenait au-dessus de George.
    - Comment que t'as fait ? Demanda-t-il.
    - J' l'ai fait, voilà, dit George d'un ton las.
    - Est-ce qu'il avait mon revolver ?
    - Oui, il avait ton revolver.
    - Et tu lui as enlevé, et tu l'as pris et tu l'as tué ?
    - Oui, c'est ça.
    La voix de George n'était plus qu'un murmure. Il ne cessait de regarder sa main droite qui avait tenu le revolver.
    Slim saisit Georges par le coude.
    - Viens, George. On va aller prendre un verre, tous les deux.
    George accepta son aide pour se remettre debout.
    - Oui, un verre.
    Slim dit :
    - Fallait que tu le fasses George. J'te jure qu'il le fallait. Viens avec moi.
    Il conduisit George jusqu'à l'entrée du sentier, ils remontèrent vers la route.
    Curley et Carlson les suivirent des yeux. Et Carlson dit :
    - Qu'est-ce qu'ils peuvent bien avoir qui leur fait mal, ces deux-là, t'as idée, toi ? » (p169 à 174)


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