Léon TOLSTOI
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LA MORT D'IVAN ILITCH
Nouvelle écrite en 1886.

Extrait n°1, chapitre VIII
 
«  Une heure, deux heures passent. La sonnette retentit dans l'antichambre. C'est peut-être le docteur ? En effet, c'est le docteur, frais, gros, plein d'énergie, jovial et qui semble dire : « Vous vous inquiétez à tort. Nous allons arranger tout cela. » Le docteur sait que cette expression n'a pas de mise ici, mais il l'a revêtue une fois pour toutes et ne peut plus l'enlever, tel un monsieur qui, dès le matin a mis son habit pour faire des visites. [...]
    Et le docteur serre la main d'Ivan Ilitch. Ensuite, quittant sa mine joviale, le docteur se mit à examiner le malade d'un air sérieux; il prend son pouls, sa température; il l'ausculte, écoute sa respiration, comme toujours.
    Ivan Ilitch sait parfaitement que tout cela n'est que mensonge; mais quand le docteur, s'étant agenouillé, se penche sur lui et appuie son oreille ici et là et exécute ainsi avec une mine sérieuse divers exercices de gymnastique, Ivan Ilitch s'y laisse prendre, de même qu'il se laissait prendre parfois aux discours des avocats, tout en sachant pertinemment qu'ils mentaient et pourquoi ils mentaient.
    Le docteur était encore agenouillé devant le divan et continuait ses manipulations, lorsqu'on perçut le bruissement d'une robe sur le seuil et que l'on entendit Prascovia Fiodorovna reprocher à Piotr de ne pas l'avoir prévenue de l'arrivée du docteur.
    Elle entre, embrasse son mari et se met aussitôt à l'assurer qu'elle est levée depuis bien longtemps et qu'il s'est produit un malentendu.
     Ivan Ilitch la regarde, il l'examine toute et lui reproche intérieurement la blancheur de son teint, ses joues rondes, la fraîcheur de ses bras, de son cou, le brillant de ses cheveux, l'éclat de ses yeux pleins de vie. Il la hait de toutes les forces de son âme. Et son contact provoque en lui un sursaut de rage qui le fait souffrir.
     Son attitude vis-à-vis d'Ivan Ilitch et de sa maladie n'a pas changé. De même que le docteur avait élaboré à l'égard de ses malades une règle de conduite dont il ne pouvait plus se débarrasser, elle avait adopté une attitude qui consistait à dire qu'Ivan Ilitch ne faisait pas certaines choses qu'il aurait dû faire, et qu'il était responsable lui-même de sa situation, ce qu'elle lui reprochait d'un ton amical. Et il lui était impossible de se débarrasser de sa façon d'être. »


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Extrait n°2, chapitre IX

«  Comment vivais-tu agréablement et facilement ? demanda la voix. Il se mit à passer en revue, en imagination, les meilleurs moments de son existence agréable. Mais, chose étrange, ces instants prenaient à ses yeux un aspect tout différent de celui qu'ils avaient été jadis. Tous, excepté les premiers souvenirs de son enfance. Il y avait eu dans son enfance quelque chose de vraiment beau qui l'aurait aidé à vivre maintenant, s'il avait pu le ressusciter. Mais celui qui a vécu cette chose là n'existait plus : il s'agissait, semblait-il, d'un autre homme.
    Aussitôt que commençait cette série d'évènements qui avaient abouti finalement à l'Ivan Ilitch actuel, toutes les joies qu'il avait vécues, qui lui semblaient alors telles, se dissipaient maintenant sous ses yeux et se transformaient en quelque chose de mesquin et même de vil.
    Et plus les souvenirs d'Ivan Ilitch s'éloignaient de son enfance, plus ils s'approchaient du présent, plus les joies qu'il avait vécues lui apparaissaient douteuses et vides. [...]
    Son mariage... Un hasard; et les désillusions, la mauvaise haleine de sa femme, la sensualité, l'hypocrisie... Puis son service, si morne, les soucis d'argent. Et cela durait un an, deux ans, dix ans. Toujours la même chose. Et à mesure que les années s'écoulaient, la vie se faisait plus vide et plus morne. C'était comme si je descendais une pente, tandis que je m'imaginais monter. Et en effet, pour l'opinion publique je montais, mais en réalité je glissais en bas, la vie m'échappait... Et voilà ! Tout est fini. Meurs maintenant ! »


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Extrait n°3, chaptire XI


«  Il lui vint à l'esprit que ce qu'il considérait jusqu'ici comme une impossibilité absolue _ c'est-à-dire qu'il eût vécu autrement qu'il aurait dû le faire _ pouvait être la vérité. Que les efforts qu'il avait tenté pour lutter contre ce que les personnes les plus haut placées considéraient comme bon, effort à peine perceptibles et qu'il étouffait aussitôt, étaient peut-être vrais, tandis que tout le reste n'était peut-être que mensonge... Son service, son existence bien réglée, et sa famille, et ses intérêts mondains : tout cela n'était peut-être que mensonge. Il essaya de défendre toutes ces choses à ses propres yeux. Mais soudain il ressentit la faiblesse de ce qu'il voulait défendre. Il n'y avait même là rien à défendre.
    « Mais si c'est ainsi, se dit-il, et si je quitte la vie avec le sentiment d'avoir perdu, abîmé tout ce qui m'avait été octroyé, si c'est irréparable, alors quoi ? »
    Il s'étendit sur le dos et se mit à examiner son existence d'un point de vue tout nouveau. Lorsqu'il vit le matin son domestique, puis sa femme, puis sa fille, puis le médecin, chacun de leurs gestes, chacune de leurs paroles, lui confirmaient l'affreuse vérité qui s'était révélée à lui cette nuit là. Il se voyait en eux, sa vie avait été ce qu'était la leur; et il voyait clairement que ce n'était pas du tout cela, que c'était un mensonge énorme, effroyable, qui cachait la vie et la mort. Ce sentiment augmentait, décuplait ses souffrances physiques. Il gémissait et s'agitait et s'efforçait de de rejeter ses vêtements qui l'oppressaient, l'étouffaient, lui semblait-il. Et c'est pour ça qu'il haissait tous ces proches. »


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